Au milieu des vapeurs adipeuses qui lui pélliculaient le corps d’une deuxième peau, sueur, pris du vertige de ceux qui manquent de sommeil et irrité en son fort intérieur d’une colère à fragmentation, il se disait dans ce métro qui l’emmenait en retard à l’autre bout de Paris, que c’est fou la psyché, ce bottin tout brouillon tout imbibé qu’il est de ce curieux cocktail : la roulette des circonstances mêlée au loto des états d’âme quand soupoudrés de météo. Il était fort insatisfait de n’aller pas bien. De ne pas être d’humeur chill et flex, que ne tout se passe comme sur des roulettes, que tout ne soit pas optimal. « Merde alors. Si je ne vais pas bien, c’est que quelque chose va mal. » Il réfléchi quelques secondes l’absurdité de cette pensée, la circularité du syllogisme : « si je ne vais pas bien c’est que quelque chose va mal, si je ne vais pas bien, c’est qu’il y a un problème, et si je cherche des problèmes j’en trouverai et si je n’en trouve pas alors c’est un problème. » En l’occurrence son principal problème était celui de n’aller pas bien. Pas spécialement mal, mais de n’être pas au top, contraint par la chaleur torpille de plomb qui se visse dans les trapèzes et assomme et ajoute à l’abrutissement du sevrage tabagique et la frustration de retrouver la masse revenue de vacances quand les loosers et les touristes avaient Paris pour eux seuls durant le mois passé, cet août rasoir presque provincial. Il y avait aussi eu les grands bouleversements de la fin d’été, les femmes de sa vie qui faisaient claquer les volets et secouaient les draps et ce grand garçon bête qui avait déclenché l’alarme en pleine nuit. Et au milieu de ces milles raisons bonnes à s’en retrouver un peu bouleversé et fébrile sur son radeau il s’était dit je ne suis pas au top, je ne vais pas bien et ce n’est pas bien de ne pas aller bien.
Alors cela le frappa comme un boomerang dans la gueule. Il était devenu idiot et il était devenu un croyant. Sa religion c’était l’optimum et son objet d’adoration, de désir et celui de son verbe, celui qu’il tachait d’incarner et vers lequel il faisait tendre son existence, c’était l’homéostasie. Il ne le savait pas mais son Dieu, qui était devenu lui même, réclamait l’homéostasie. Une application sur son téléphone la résumait comme cela : la capacité que peut avoir un système quelconque (ouvert ou fermé) à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. C’était exactement cela. Son objet de désir, sa recherche de transcendance, il le réalisait maintenant, se résumait dans la stase. Une stagnation dans un état de bien être, équilibré et fluide, seulement plane le fluide. Une osmose permanente, l’aménagement optimal de son état émotionnel. Son Moi préservé du remous. Quand on aime la mer que d’huile le remous c’en est assez et le fracas n’en parlons pas. Seulement parfois dans les profondeurs de l’onde, celles de son inconscient, mugissent des questions, comme des mollusques aveugles interdits de lumière : « Il y a quelque chose qui ne va pas pas. Je crois qu’il y a un cétacé qui rode sous l’eau, je crois que ça va me submerger, peut être un peu m’éclabousser, quoi qu’il en soit je n’aime pas, c’est un problème et rien ne va. Ma machine est enrayée et le modèle est dépassé. Que vais-je faire ? Changer une pièce ? Changer d’OS ? Tout le hardware ? Serais-je le même ? Et qui suis-je d’ailleurs ? En un mot ? » Et de s’agiter dans son silence pour ne pas alerter les autres, les coreligionnaires en leur prière tout aussi muette, qui la font seuls, vers un ciel intérieur toujours couvert, la tête courbée, qui se regarde la colonne, le souffle coupé et les mantras zélés.
Alors il se dit que c’était une croyance bête de penser qu’on pouvait, que l’on devait aller bien tout le temps. Que la vie c’était prendre des impacts et en être altéré. Et qu’on finissait tous un peu biscornus, parfois plus beaux, parfois plus laids mais c’est comme ça, se décorer de fissures. Que l’on se prend des coups de rabots, des éclats de météorites. Des jets de boue, des champignons. Que l’on se couvre de vieux lichens, de guanos acides tout comme de douces rosées dans des aubes opalines. Que les volcans grondent parfois et qu’on se drape de cendres au milieu du silence, les acouphènes tragiques à la fin d’un cortège de fureur et d’éclats de vivre intensément. Dans ce sublime bordel, on se froissera la tôle à diverses vitesses, sur des routes impossibles ou des quatre voies toutes droites, des départementales, des chemins de campagne au milieu du bocage, dans des vallons dorés en habits de soleil quand l’étoffe verte et grasse y fait de beaux reflets (c’est la fin de l’été), des échangeurs meurtris, les goudrons rectilignes des zones d’activité et puis peut-être bien les voies insoupçonnées qu’on inaugurera de faire des pas de côté. Celles au détour d’une halte pour faire changer les pneus, se restaurer un peu, et pleurer tout son soaoul sur une table de picnic au milieu des routiers, grimper dans un camion et laisser tout derrière. C’est pas toi qui conduit. Toi tu vas te reposer. On t’a laissé la couchette en haut de la cabine. La corne de brume résonne comme pour percer la nuit chaude et ce brouillard qui colle, et faire savoir à tous que demain il fera jour et que c’est toujours ça de pris.