Journal de Diego

  • À Propos
  • Contact

  • Looking for Diego

    Vous atterrissez dans le journal de Diego.

    Bienvenue.

    Ce site est tout bête, c’est du texte qui défile.

    J’ai eu l’envie de rendre publique ma pratique de l’écriture. De la partager et de la faire lire en espérant qu’elle résonne quelque part en quelques cœurs. La sortir un peu de mes journaux intimes ou des échecs théâtraux, des projets avortés, de la timidité ou du sentiment d’imposture. J’ai lu quelque quelque part qu’exister c’est se manifester au dehors. Alors peut-être qu’il s’agit d’exister. D’abandonner le fantasme d’être à la satisfaction de faire. Comme on fait son lit on se couche. Peut-être qu’il s’agit de faire mon lit.

    Alors j’ai fait cette succession de textes selon un ordre un peu intuitif sans savoir où va cette colonne qui défile et s’allonge selon un rythme incertain. J’y mets des nouvelles ou des choses qui ressemblent à ça, des billets d’humeur, de la poésie ou des choses qui ressemblent à ça (mais je crois pour autant que c’est vrai et que ç’en est, que j’en mets un peu partout car la poésie c’est comme l’air on en a besoin pour vivre et d’autant plus pour exister). Il n’y pas un format normé et défini à tout ça mais j’ai l’impression que de la faune qui peuple cette grande page blanche, trois grandes familles se distinguent : nouvelles, billets, poèmes, leurs variations et hybridations hasardeuses.

    J’avais pour ambition de faire un journal de nouveautés, de mettre bas de textes nouveaux. Seulement en route j’ai eu envie de donner une place aussi à des enfants plus vieux que j’aurais de la peine à laisser dans l’oubli des vieux disques durs, surtout s’ils font échos à mon humeur ou si tout simplement une vanité esthétique m’entraine à penser que ça fera un beau bibelot sur cette commode là.

    Peut-être de la cohérence se dégagera de tout ça. J’ai le sentiment que la démarche se chaloupe et j’ai plaisir à sortir du bois et rendre leur liberté aux mots dans le placard. Ceux d’une mélancolie contemporaine, il semblerait. La recherche de sève et de lumière quand les pieds sont empêtrés d’oblivion goudronneux (oblivion qui est un mot du vieux Français que j’aime bien et j’écrirais dessus). L’oblivion postmoderne donc (c’est tellement chic).

    Ici, je suis à la recherche de Diego et peut-être le deviendrais-je et peut-être le sommes-nous tous.

    Bonne lecture

    (Peut-être) Diego

    12 février 2024

  • Terre rouge

    tatata —-

    tatata
    Ta ta ta


    ta
    ta


    ta

    Fuyez

    Fuyez

    êtes vous fous ?

    non ?

    alors fuyez
    Ne restez pas ici. Fuyez 

    Pourquoi me regardez-vous
    comme ça avec vos yeux boules de bowling ? Fuyez 
    Vous ne m’entendez pas ?
    Vous ne me comprenez pas ?
    C’est mon accent peut-être ?
    C’est pourtant simple : FU – YEZ !

    Ne voyez-vous pas les signes du départ ?
    Tout jusque dans la terre crie à l’exil.
    Les margouillas courent à reculons sur les murs de béton chaud,
    les œufs des tourterelles amaigries surgissent au monde,
    fêlés d’une vie qui ne naîtra pas,
    les moutons cornus piétinent leurs agneaux assoupis
    et les vieilles autos cabossées,
    autrefois si bruyantes surgissent et disparaissent
    furtivement dans de gros nuages de poussière rouge
    sans que personne ne se retourne sur leur passage.

    Les signes que demain ici
    ne se lèvera plus de la même façon
    sont sous nos yeux.
    Nos gros yeux boules de bowling.

    Alors sortez-vous les doigts des yeux et courez.
    Courez jusqu’à en perdre haleine,
    courez jusqu’à ce que de grosses ampoules se forment à vos talons,
    courez jusqu’à ce que ces grosses ampoules
    saignent de la lymphe jaune
    qui colle aux chaussettes,
    courez à vous en rompre les genoux,
    courez à vous en teindre le pantalon de poussière rouge,
    courez vite, très vite, à couper la mer en deux,
    courez vite, très vite, ne vous arrêtez pas sur le sable,
    il y a des chiens de garde qui courent vite, très vite,
    il y a les gardes qui vont avec, ne vous arrêtez pas,
    courez dans l’intérieur des terres
    et cachez vous dans un puits.

    Cachez-vous à la faveur de la nuit et demandez
    l’approbation du jour
    qui est si sévère envers ses nouvelles brebis.
    Bêlez à pleine gorge et fondez-vous dans le troupeau,
    peut-être que vous serez saufs.
    Peut-être que votre corps n’essuiera pas
    d’attaques dans son intégrité. Peut-être.
    Peut-être que notre esprit,
    mon âme, ton âme, votre âme, sans doute,
    elle va s’esquinter salement. Sans doute.
    Elle va en chier et ça fera mal aux couilles.
    Ça fera mal au cul. Aux ovaires. Aux gonades.
    Salement.

    On nous repeindra la face couleur crachat,
    une teinte qui n’existe pas sur les nuanciers ;
    On nous l’appliquera façon crépi
    et on se baladera avec
    comme des gros chtars sur la gueule
    et on restera fiers. Et parfois,
    on sera en colère et on cassera la vaisselle.
    Parfois on foutra le boxon.
    Parce que cette peinture sur le visage
    elle nous brûle à la gorge.

         Plus que tout, on veut se fondre dans le troupeau 
    

    comme les autres brebis,
    alors on repose la vaisselle
    doucement,
    tout doucement et
    on bêle avec les autres.
    Comme les autres.
    De notre plus belle voix.
    De notre plus bel accent.

        Un jour peut-être 
    

    on ne nous refera plus la gueule au crépi,
    on nous laissera la gueule en paix et
    notre esprit, mon âme. Ton âme. Votre âme
    ne sera plus confrontée qu’à sa propre douleur.

        Une douleur d’ici. 
    

    Une douleur de la terre rouge, terrible :
    quand le décor de nos souvenirs n’existe plus.
    Quand le théâtre des scènes de notre enfance
    aura brûlé jusqu’à la dernière corde,
    jeté à bas par la folie des hommes raisonnables et
    la gourmandise des gens mieux.

        Dans quelques jours, 
    

    quelques mois,
    quelques années,
    dans quelques pluies,
    quelques criquets et
    quelques thés très noirs et très sucrés,
    la terre rouge qui m’a vu naître,
    la terre rouge qui aura entendu
    mes premiers cris d’enfant
    n’existera plus sous le même soleil.
    Un drapeau pirate planté en son sein.

        On en parlera au passé et 
    

    mon cœur saignera mais
    sans doute il y avait
    de bonnes choses à revendre,
    cachées sous la poussière rouge et
    les femmes sont bonnes et pas chères.
    Surtout pas chères.
    Quand c’est le client qui fixe le prix.
    Ce sont des choses qui valent le coup.
    Quelques machettes,
    quelques morceaux de textes bien choisis,
    quelques projectiles bien projetés et
    quelques vies.
    Ça vaut le coup.

    Ici, il y a un beau paquet d’histoires.
    L’histoire de mon oncle qui a bu avec Kevin Costner
    mais aussi des histoires intéressantes.
    Et vraies surtout… Kevin Costner,
    il est jamais venu dans le coin.
    Rien que ça c’est une histoire.

    Le problème c’est que les histoires
    vraies, on les achète pas.
    Au pire, on les invente.
    Alors, c’est pas si grave
    si on les perd,
    ils pensent,
    sans doute.

    Alors
    ils cassent la terre rouge.

    Alors,
    c’est un morceau de nous
    qui s’effrite dans nos yeux roses.

    Les autres brebis, les brebis de là-bas,
    elles bêleront quelque chose
    au sujet d’herbe plus verte ou
    quelque chose comme ça.

    Nous on pensera fort que
    les brebis de là-bas,
    elles n’ont pas le monopole de l’amour du terrain,
    des arbres dessus et de l’eau qui y court.
    On le pensera fort mais
    on ne le dira pas.
    On ne le dira pas
    parce qu’on connaît un terrain
    où l’herbe ne sera plus jamais
    verte
    puisqu’on y sème
    du sel
    dans les esprits.

    On casse mon terrain de terre rouge.
    On détruit à coups de pioches prêtées
    les fondations de ce que je suis.
    Les fondations de moi.
    On repeint au phosphore
    le sol qui a porté mes danses d’adolescent.
    On a violé la mère terre devant ses enfants
    et les enfants violeront la mère terre.
    Pour faire ça bien.
    Pour qu’il ne reste plus rien
    de nos envies de terre rouge.
    Pour que l’on oublie.

    On repeindra les mémoires
    à coups de pied,
    à coups de textes et
    à coups de dieu

    et bien peu
    oseront se souvenir.

    Pour que ma terre,
    elle ne meure pas
    il faut se souvenir.
    Souvenez-vous.
    Alors Fuyons.

    Novembre 2016

    8 octobre 2025

  • Grande didascalie ou l’Odeur du jasmin la nuit – pièce joyeuse

    La pièce se passe la nuit, il y a deux personnages. L’acteur et l’actrice doivent être très sympathiques mais un peu lents à la détente. Il se peut qu’ils ne soient pas sur scène mais ailleurs, absents. Volontairement ou pas.

    /

    Il se sentait étranger à soi et pourtant bien là. Comme si l’expérience d’être lui avait subtilement changé, s’était décalée. D’un pas sur la gauche. Le côté du cœur. Ce n’était pas de la panique qu’il ressentait mais une sorte de tranquille étonnement face à ce déplacement inattendu. Était-ce cela que l’on appelait un mouvement de l’âme ? Et était-ce pour cela que l’on appelle les témoins privilégiés de ce mouvement, des amoureux, des amants ? Des mots qui portent en eux l’idée qu’une personne et l’endroit de son voyage et de son véhicule sont étroitement liés. Les astronautes voyagent dans les étoiles, les cosmonautes dans le cosmos et les amoureuses se meuvent sur l’âme. Il y a des vagues là. Les amants sont des marins. Et comme ce n’est pas l’homme qui prend la mer… Il ne poursuivit pas cette réflexion. Il se dit alors que ça allait bien toutes ces métaphores exubérantes et d’étoiles et de cape et d’épée et d’homme et de mer. Le sentiment qui le traversait n’était pas exubérant, le déplacement effectué, si minime, si subtile, presque imperceptible à l’œil non averti. Imperceptible à l’œil averti aussi. Ce ne sont pas des choses que l’on voit, ce ne sont pas des choses qu’on dit. On les crie, on les chante, on danse dessus, on se les murmure au creux de l’oreille, on les fait glisser sur l’épiderme frémissant d’une nuque, sur les nœuds astucieux, allègres et fébriles d’une main et parfois sur les ponts des vieilles villes la nuit quand la scène se couvre de la patine dorée de l’éclairage public et que dansent sur l’eau noire les reflets jaune pale des fenêtres insomniaques, les touches vertes et mouvantes des taxis libres, la petite pointe de rouge couronnant les grues aux loin qui dans quelques heures reprendraient leur incessant ballet, quand danse, autour de ce moment suspendu, la cité endormie sous la lune presque pleine, quand le silence fait comme un duvet autour de deux personnages qui se voient, qui ne cessent de se reconnaître, que les mots se déposent avec délicatesse, un tendre bercement, que, surprise, dans un regard au milieu de tout ça, soutenu, tellement beau que les visages se meuvent, les lèvres vont vers le ciel en deux petits angles aigus, nacrés de joie et d’amitié, surprise, il apparaît quelque chose qu’on ne cherchait pas et qui trouble et qui fascine et bouleverse et scintille et émeut et percute et révèle, révèle surtout la présence d’un mystère, l’existence du sublime, qu’il était… tout petit, tout petit-petit-petit, précieux, sacré, et presqu’imperceptible, caché dans ce moment révélé par la lune. On se les murmure là, sur les ponts dans la nuit, ces choses-ci et parfois on ne se les murmure pas. Il avait été pris au dépourvu.

    Des coulisses jusqu’à la scène, les personnages avaient promené leur conversation comme seules les heures tardives des soirs dimanches peuvent permettre de s’entendre. Ils avaient parlé. D’être une femme et d’être un homme, du désir d’être à soi tout en étant au monde, de la sensation d’échapper à soi même, de l’incomplétude de l’être, de l’endroit bloqué de la conception, l’endroit de l’élaboration du geste comme une arabesque empêchée. Il la trouvais sévère avec elle même, presque dure et se disant cela il se dit qu’il et elle se connaissaient depuis longtemps. Presque bien. Bien, étrangement bien. Juste assez pour se connaître mieux. Il l’admirait dans sa façon d’habiter la capitainerie de son existence. Dans sa capacité à faire advenir dans la joie des artefacts du creux d’elle même comme un chant de la sincérité et faire de son mouvement une poésie sensuelle et en laisser la trace, un souvenir tangible. Il admirait la rigueur volontaire et laborieuse qu’elle déployait pour s’assurer la matérialité de sa condition. L’élégant équilibre, la balance harmonieuse qui payait le sérieux d’une grande fantaisie et la poétique d’une belle abnégation. Jusque récemment ils ne s’étaient vus qu’à deux pendant plusieurs années, quasiment une décennie, ponctuellement, sans presque jamais rencontrer l’entourage ni de l’un ni de l’autre. C’était une relation qui n’avait existé que pour eux seuls et leurs proches semblaient être des personnages de roman, des protagonistes d’un récit dont ils étaient extérieurs. Cependant ce soir là, les noms évoqués n’étaient pas inconnus. Les événements qui jalonnent la vie, le chemin romanesque que c’est, étaient familiers à la mémoire de l’autre sans qu’il fut même besoin d’en faire la mention. C’est alors qu’il constatait pour lui même cette proximité là, tandis que la conversation glissait sur les ruelles et les quais, qu’il commença à prendre la mesure du lien qu’il et elle avaient su tisser. Elle et lui se connaissaient, peut-être bien.

    Il trouvait des échos dans la réflexion qu’elle lui exposait, une aspiration sincère à s’élever au dessus de soi-même, d’une certaine surface. Celle de faire advenir à l’état d’existant le tout petit-petit-petit bruit, la fanfare muselée qu’il y avait en là dedans, lui donner liberté. Ou alors il ne s’agissait pas d’élévation, pas seulement, mais plutôt d’épouser la surface, de grandir ce sens de faire porosité avec la peau fragile du monde. Il avait eu le sentiment, alors qu’il repensait à cette nuit là, à l’heure de ces quelques respirations sous le reflet nappé d’ivoire de la grosse boule dans l’encre du ciel qui avait baigné leur sourires échangés et sa timidité ; il avait eu le sentiment de faire l’expérience de cette porosité là. De se remplir à toute vitesse d’une substance inconnue, révélatrice, dense comme un secret précieux, douce, euphorisante et comme à chaque fois qu’il effleurait le bonheur ou tout ce qui semblait avoir le goût d’être heureux, il fut pris d’un vertige.

    Dans son trouble inapprivoisé, le personnage que nous appellerons le personnage I, appréhenda d’être percé à jour, de se faire démasquer comme il venait de se démasquer lui même et de créer du chaos, de faire du dérangement. Il y avait dans le regard clair du personnage L, nous l’appellerons L ce personnage là, un reflet confiant et doux d’une intensité qui à la fois lui inspirait une joie immense et une pudeur, une timide discrétion, presqu’une culpabilité qui le forçait à parfois regarder à terre et revenir, à la Seine, à la Lune et revenir encore vers le plus beau visage du monde dans le plus beau moment du monde dans une ville qu’on trouvait belle et qui indubitablement l’était parce qu’elle offrait ce reflet là. Le scintillement d’un grand trésor, celui d’une âme bonne, peut-être la meilleure, cachée sous ces yeux qui allaient aux siens comme s’ils tendaient un fil ; cachée derrière cette peau, ces chairs et ces fluides et dans ces os, au plus profond de l’assemblage de cellules, d’ions, atomes, électrons, molécules et protéines, d’acides aminés et de bactéries ; cachée dans cet assemblage là, baroque, une symphonie organique, fruits de hasards et d’étranges occurrences, propulsée dans l’Histoire, l’univers et la méta-physique. Au milieu de ces circonstances qui avaient emmené ces deux entités au milieu d’un pont la nuit, le personnage I, alors avait trouvé bouleversant de se retrouver là et d’observer l’agencement de la scène dans laquelle il jouait sans s’en être aperçu. Il fut bouleversé d’observer qu’il ne connaissait pas la suite de la pièce en cours, ni comment elle s’appelait, pourtant il avait la forte intuition qu’elle était belle, que ce n’était pas un drame, il y aurait peut-être des tristesses mais il y avait de la joie surtout car c’était sur ce registre là que les deux interprètes n’avaient cessé de jouer depuis l’antichambre du théâtre, à leur première rencontre, avant même le lever du rideau. Il se demanda si le personnage L traversait aussi ce subtil bouleversement, cette valse arrêtée sous ce gros lampion dans l’air ; si pour elle aussi le reflet de la lune ce soir là sur son visage à lui, diffracté dans son œil et mordorant ses lèvres animées par la joie avait la teinte joliesse des petits moments d’amour et si l’occurrence improbable de la présence de l’amas de chairs et fluides et ions, atomes, molécules, acides aminés, cellules et bactéries arrivé là par hasard entre le quai aux fleurs et l’ile au roi et qui constituait I et qui lui faisait face, dessinait un événement heureux, une incongruité bienvenue dans la course du temps, une exception à chérir, une intuition du bonheur.

    I et L sur le pont la nuit qui se faisaient des chatouilles avec les yeux et les modulations de la voix et l’allegretto pétillant de leurs muscles faciaux, facétieux, ravigotés de se voir pris dans cette farce impromptue qu’ils n’avaient vue venir et qui les faisaient doucement vaciller. Le fleuve pour seul spectateur. Peut-être Pierrot plus loin qui rangeait sa lunette pour observer les reliefs extraterrestres et les étoiles empoussiérant la grande nappe qui faisait décor, Pierrot qui abandonnait le tréteau posé sur l’eau à ses deux camarades de la Commedia pris à jouer leur bouffe improvisée sur une variation poétique papillonière. Registre inattendu. Réjouissant. Rougissant, leurs visages empourprés, remarquables s’il n’y avait la nuit et le projecteur naturel satellite de la Terre qui réchauffait l’image, les carnations attendries. Arrivés sur la scène d’un premier mouvement initié de la coulisse, une coulisse longue qui ressemble a un carrousel, ils avaient croisé des personnages sur le départ et l’autre avec son accessoire qui leur montra le ciel et installa le décor. Alors le personnage I qui était sensible aux peintures de théâtre remarqua la toile au fond, au bout de la rambarde et en deux pas entraina L au bord du monde où ils pourraient l’espace d’un instant observer le silence qui faisait musique sur la ville entiêdie par le jour, se rafraichissant dans le soir et écouter la danse espiègle que faisaient les couleurs, la lumière, l’ombre et l’eau, révélant des contrastes délicats comme une première fois. Là, il y eu des distorsion dans la courbe du temps. La conscience aiguë que ce moment existait, que la vie avait là une densité particulière, fluide, spiritueuse presque et pourtant pleine et solennelle, de la solennité panoramique qu’ont ces moments où l’existence nous offre à la contempler, d’en être des témoins rassemblés. Personnages et spectateurs en une frontière brouillée, absurde et magique, jubilatoire.

    Et alors que ce sentiment installait sa présence, l’anticipation de sa fin – l’idée que ce moment sera rompu, qu’on était éventuellement seul.e au monde à en approuver le subtile plaisir, la mystique sensation d’une résonance avec un quelque chose d’indicible et mystérieux -, émergea une silhouette se profilant sur la ligne d’horizon, immobile, expectative, vigilante. Une vielle nourrice pour les espoirs aventureux et naïfs qui avaient eu l’inconséquence de sortir de la boite et de mettre un pied trop téméraire dans un jardin trop beau pour eux. Les désirs sont souvent chaperonné par cette figure là, qui appréhende, surveille et guéri. Puni aussi. D’avoir osé. Se laisser. Aller.

    Un jour quelqu’un a dit « je ne veux pas savoir quel goût ça a les fraises si c’est pour en manger qu’une seule fois ». Peut-être cette scène là, c’était la scène du gouter, dans son panier d’osier. Goûter c’est oser.

    « Peut-être est-ce cette heure là ? L’heure du goût des fraises ? » il se peut que les personnages se demandèrent cela.

    Seulement, comme la sonnerie qui marque la fin des libertés d’enfants, il y eut ce mouvement, celui de se résigner à céder le songe au réel. Ne pas faire de vague, ne pas se laisser surprendre par le remous, qu’on pourrait causer. Par respirer trop fort ou parce qu’on était flous. Parce que le fleuve en dessous faisait une grande carafe qu’on ne savait plus naviguer. Alors il fallut bien se désamarrer de la rambarde. Se résoudre à laisser à la nuit l’irruption malhabile d’un chœur dans un panier.

    Alors le carrousel repris. Le personnage L habite tout au milieu de l’ile. Au numéro 8 qui ressemble à l’infini.

    Tout commence par un point. Alors le croisement de ces deux boucles entremêlées qui font un sablier devint le centre d’un grand cercle, un disque, que le personnage I sillonnera pendant plusieurs semaines pour trouver des réponses au mystère qui était né là entre une passerelle et un pas de porte, sous la lune ronde au milieu de l’eau. Les deux personnages se quittent là, c’est la fin de la scène. Rien n’a été dit de tout ce qu’il advint. Le personnage I se met en selle, sur un vélo trouvé qui ne s’arrête plus et porte avec lui un secret dont il est seul détenteur et qui se fera plus gros à mesure que les jours passeront. Il est inoffensif encore ce secret, alors qu’il traverse le fleuve sur ses deux roues, que l’air est rempli de frais et de l’odeur du jasmin embrassant les visages, gonflant les narines, remplissant la gorge, une grande éclaboussure. Il se dit alors que cette année, à cette saison, c’est la première fois qu’il remarque l’odeur du jasmin la nuit, avec une telle intensité. Ont-elles toujours été là ces fleurs que d’ailleurs il ne voit pas ? Le personnage se dit que c’est ce qui arrive quand on joue des scènes la nuit, on se met à croire au moindre mouvement dans l’obscurité comme annonciateur de péripéties. Devant l’irruption de l’inattendu, la manifestation de la grande coulisse dans le fort lointain où se meuvent les machines de scène, il se sent heureux que l’univers lui ait révélé ce petit quelque chose, un bruit de couloir, un savoir inédit et il se résout à lui montrer de la gratitude et laisser au pont et à Pierrot le souvenir de ce moment là, comme une offrande à la grande cohérence qui fait des causes et des effets et le temps pour les contenir. Que pouvait-il faire d’un tel secret, lui qui ne savait si le personnage L en avait eu l’écho lui aussi, ressenti la mystique contagion, la commune expérience d’avoir le cœur au bord du monde. Ensemble ils ne savaient jouer que des farces, la comédie. Le numéro était rodé, c’était une affaire qui marche et puis ils n’avaient su improviser sur cette musique là, celle dans dans la carafe. Et puis il n’oserait en parler, se parer de ridicule pour une simple petite scène dans un script tout a fait banal et quotidien, d’admettre qu’on jouait à côté, mal, un rôle qui n’était pas le sien dans un costume trop grand. Alors le personnage I fait un choix solitaire et vorace. Tout garder, avaler tout ce qui avait éclot dans la lumière nocturne, l’enfermer dans son ventre. Le personnage L n’est désormais plus dans la scène qui suit, celle du vélo et le personnage I qui se croit dans la coulisse ignore qu’il joue désormais seul, de côté, mal, comme il peut.

    Entre deux coup de pédales, sur le chemin de la loge, le personnage I repense à la pièce, il fait de la dramaturgie comme s’il avait son mot a dire sur le déroulé de l’action, il se demande : faut-il nécessairement des flammes déclarées ? Ne pourrait-on apprécier la valeur d’un sentiment sans en faire grand cas, en savourer l’évènement et clore le moment comme on referme un livre ? Il se senti capable d’en faire le recel, il le croyait sincèrement, de garder au coffre ce sentiment nouveau et l’examiner dans la confidence de son âme, le piquer d’une épingle dans le dos, lui mettre une date, une étiquette, un nom savant, l’accrocher au mur dans une vitrine de poche, passer devant et y jeter un œil distrait, détaché. Peut-être serait-ce là le sujet d’une petite nouvelle. Il y a des représentations exceptionnelles, sans doute était-ce de celles là. On se la racontera quand on sera un vieil acteur, une vieille actrice, se dit-il, avec les occurrences heureuses, les textes oubliés, les trébuchements, les ovations et les moments de grâce. Alors qu’il tentait de se convaincre de la trivialité des choses merveilleuses et qu’il survolait la ville sur sa monture bleue, légère dans son transport, il ne savait pas qu’en observant la lune, des petites poussières stellaires s’étaient déposées sur la pellicule qui lui recouvrait le cœur et que désormais celle-ci était constellée de petits éclats sublimes, indélébiles, qu’il y avait la trace boréale d’avoir approché les pôles, les deux extrémités du sablier, qu’on s’était réunis en son centre et qu’on avait cru entrevoir dans le regard de son partenaire de scène une promesse absurde de naviguer à deux sur la peau fragile du monde, celle-la même du début. Le personnage I l’ignorait encore mais sur le disque qui était né autour de ce point hasardeux et qu’il allait arpenter longuement et en tout sens, une ficelle à sa traine… il ignorait qu’allait se former une grande pelote volumineuse dont il ne saurait quoi faire ni à qui l’offrir car il jouait tout seul. Il était venu les mains vides et était reparti le cœur plein, dans le soir qui sentait la Seine et le jasmin.

    Écouter :
    Haendel – Sarabande (mais à la flute par le groupe Micamac de Concarneau en 1989 dans l’album Bach en stock – c’est tout petit-petit, pas si bien enregistré mais c’est beau)
    Ryo Fukui – It could happen to you
    Shostakovich – Jazz Suite No. 2: VI. Waltz II
    Liszt – Liebestraum No. 3 in A-Flat Major – par Yundi Li

    23 juin 2025

  • Adelante – La part du Diable

    L’eau bout.
    Pour me faire de la tisane.
    Il est tard cette nuit.
    Et je me suis adonné à un petit plaisir vicié.
    De longues heures durant.
    Même pas grave ou scabreux le vice.
    Chronophage et stérile.
    Un peu sordide, pas trop pervers.
    Pour tromper l’ennui.
    Comme un cheval de labour
    je creuse des sillons avec mes yeux
    qui ne voient que devant
    dans les pages rétroéclairées
    qui brulent les rétines
    et consomment et consument
    le temps qui passe
    Ce qu’on appelait le destin.

    L’incapacité à vivre désormais hors du flux.
    Une habituation à la médiocrité.
    L’entrainement à la sensualité de basse qualité.
    La sécrétion de la chrysalide hyperlink.
    La luxure. La pornographie.
    Pour tromper le vide.
    Accommoder le diable.
    Lui donner un morceau de phalange
    à défaut de lui donner la main.
    Et alors je fais le constat terrible
    de la mort d’un temps précieux.
    Je regrette mon incapacité
    à faire mon ouvrage sur cette terre
    une oeuvre de ma vie
    et le piège dans lequel je suis empêtré.

    Les pieds englués dans la stase visqueuse des solutions immédiates à la détresse d’exister.

    Le vertige originel
    Qui rend nécessaire que l’on s’agite
    Pour imiter Dieu
    Répéter le geste
    Inspirer la création
    Faire la tentative qu’advienne du sublime
    La tentative
    Inespérée face au vide mais pleine d’espoir qu’advienne le plein
    La grâce peut-être
    Du fond de son âme
    jusqu’au bout de ses doigts
    Du moins, de ses extrémités
    Il n’y a que ça d’important
    Faire advenir
    C’est pour ça que c’est difficile
    C’est pour ça que c’est empêché
    Imaginer un monde
    où notre vide ne serait pas comblé par les supplétifs à la mort d’une idée plus haute que nous par les artefacts publicitaires par l’érotisme manufacturé par les fétiches marchands par les pilotes clandestins par les idées ingéniériées

    Pouvoir
    imaginer cela
    c’est le risque
    de voir des millions d’entre nous se saisir
    de la puissance d’être au monde
    comme maîtres et possesseurs
    de l’éventualité de faire
    advenir
    quelque chose dans l’univers
    Ce serait voir émerger des géants

    Or les contremaitres on des échasses
    Et les marchands ont des grattes ciels
    Ils ont de tous petit souliers
    et les âmes jalouses
    des vertus rabougries
    des amours avares
    des affects infirmes
    des valeurs chétives
    des sensualités flétries
    qu’ils grandissent pour de faux
    pour prendre la lumière

    Ils seraient écrasés par les géants
    Si ceux-ci advenaient

    22 janvier 2025

  • Réparation

    J’écris du garage. Alors que la mécanique est grande ouverte, qu’il y a de la graisse moteur un peu partout. J’écris d’un éparpillement de joints de culasse, de carburateur, de bougies d’allumage au milieu de ma paillasse laborieuse. Personne ne comprends vraiment ce que je trafique là, pas même moi. Ce que c’est que ce laboratoire où je m’applique à remettre de l’ordre dans ma vieille machine. La carcasse que je me traîne et qui faisait son ouvrage comme elle pouvait encore, avec des pets de travers et des cabosses dans le fuselage et les amortisseurs qui n’encaissent plus si bien les nids de poules dans l’asphalte et les pistes de savane. C’est un laboratoire, une parenthèse opportune dans le quotidien, le travail, le tracas de la vie. C’est fastidieux parfois et souvent je me demande si ce n’est pas un peu vain. Fastidieux et dur et ça alterne avec un sentiment de sérendipité (ce que l’on ressent face à la découverte fortuite de petites choses, quelqu’un de cher m’a soufflé la définition récemment), de plénitude, de joie, de gratitude aussi. Le sentiment d’être sur la bonne voie, parfois d’être complètement à côté. Mais surtout de la chance d’avoir ce temps là et puis cette amplitude à faire sens de soi et puis de son histoire, faire émerger une image, même vague, dans le grand puzzle flou, fouillis. Le dessin d’une structure, la vision d’une charpente pour abriter la faille, narcissique, où les douleurs se cachent, la souffrance traumatique, les terriers de gobelins qui y nichent leurs repères que je vide allègrement comme on fait son ménage au début du printemps. La faille aux hurlevents n’est plus votre demeure car on remplit la fosse de bonne terre et de graines, un humus fertile, la semence nourricière. Et sur cette cicatrice qui sera faite dans le relief on cueillera des fruits en fin de la jachère. J’écris de la jachère, de cette parenthèse où je répare ma vie, ou je plante et je crois. Je sais que qu’il ne suffit pas de quelques mois un jour pour qu’on se retrouve guéri d’un tour de magie mais il suffit de ça pour en faire le pari. Niais, oui, tant pis.

    14 avril 2024

  • Semana Santa

    Ma’

    Madrid pardonne moi

    Je ne t’ai pas reconnue

    À ta juste valeur

    Et les déconvenues

    Les grisailles passagères

    La météo instable

    Qui donnèrent le La

    Le labyrinthe tourmenté

    Et le froid qui tomba sur le Retiro

    Comme une enveloppe austère sur le Palais de Cristal

    Ont eu raison de mes dernières impressions

    Une mauvaise humeur


    Et pourtant Madrid

    Permets-tu que je t’appelle Ma’ ?

    Une réparation pour mes maugréments

    Dans un poème que je fis avant

    Tu fus sans doute plus

    qu’une maldita de poésie

    Une fenêtre sur un destin

    que je ne choisi pas

    Une escale sur le chemin de la révélation

    Tu fis l’initiation à ma semaine sainte

    Ma’ semana santa


    Une femme renard

    Un feu follet tout roux

    Me montra les arbres les plus hauts

    Où faire grimper son âme

    Et me chanta

    De sa petite voix

    La ballade de Rocky Racoon

    Qui était belle à en pleurer

    Elle me raconta l’histoire

    de ces femmes qui font

    ensemble une grande maille rouge

    Pour dire leur peine

    Pour dire leur force

    Qu’elle porteraient aux vues

    Un fier grand filet pourpre

    Une belle mer immense

    Pour engloutir leurs larmes

    Alors je la regardai

    Coudre au fil rouge

    Des petits mots d’amour

    Qui traverseront l’océan

    Ma’, tu me donna cette chance là

    De voir la couture

    Et la musique de chambre

    Que font les femmes renards

    En leur tanière la nuit


    Ma’

    tu as la réputation chaotique

    Et pourtant je t’ai trouvée sereine

    Sûrement bien plus que moi

    Et que Pa’ d’où je viens

    Et alors que je retrouve

    l’opercule humide

    Des printemps avortés

    dans Paris humiliante

    Je repense au frais de l’air

    Teinté de senteur citron

    Des camions de nettoyage

    Qui à grand coup de jets

    Font le ménage des ramblas

    Du medio ambiante

    Je repense aux terrasses des bodegas

    Où il semblait si satisfaisant d’exister

    Où j’eus aimé

    laisser le temps passer

    Plutôt qu’en mes arpentages voraces

    De touriste laborieux

    Je repense aux bières

    Aux piscos sucrés acides

    Que j’aurais eu la joie d’engloutir

    Avec des amis madrilènes

    En parlant fort un mauvais espagnol

    Jouissif dans la gorge

    Tonique dans les labiales

    Et tout chaud dans la bouche


    Je repense à toi Ma’

    Et je me dis que j’aimerais

    À nouveau te connaître

    Repartir du bon pied

    Peut-être qu’un jour peut-être


    Barcelona

    Barcelone pendant ce temps

    La ville aux auvents verts

    Me préparait une grande surprise


    En ce dimanche saint

    J’eus la révélation

    Obscure et fastidieuse

    Que se faire révéler

    Est d’une violence fatale

    Et pourtant délicieuse


    Mon amie et mon ennemie

    Réunies sur mon sort

    m’ont nourri elles ensemble

    Autour d’un banquet baroque

    Au milieu des flots rouges et lymphe

    De bouteilles trop généreuses

    En sang de la Catalogne

    Alors la fille d’Estrémadure

    Me montra la procession

    Des pénitents à Malaga

    Et les capuches pointues

    De l’armée de croyants

    Les pénitents prostrés

    Et la musique solennelle

    On croit sentir l’encens

    Qui prend le creux de la gorge

    Et pèse sur l’estomac

    Tout ça est trop fatal

    Tout s’accélère

    Devient douleur

    Délire

    Et ce fut le début

    du grand plouf

    La chute en son sein

    La béance et le feu

    La purge féroce

    L’âme et le corps se vident

    Ne reste que l’essentiel

    Pour faire face à la peur

    La vulnérabilité fœtale

    Comme unique armure

    Pour affronter les monstres

    Il y a du feu en nous

    Les monstres meurent dans l’incendie

    Il faut extraire cette chose bloquée

    Les corps carbonisés

    Empoisonnés de vin

    D’une substance licite

    Mais pas tout à fait claire

    Qui provoque des visions

    Dont je ne me souviens pas

    Que des images floues


    Je crois qu’il y a une femme

    Je crois qu’il y a mon père


    Je rentrai chez mon frère

    En portant avec précaution

    Comme un enfant nouveau né

    Mon ventre qui s’était déversé

    Comme il avait pu

    Pour faire des oracles

    Et des révélations


    Telle fut ma procession

    Ma semana santa

    3 avril 2024

  • Comment Sarah et Mark se sont ils évaporés ?

    Je pense souvent à Sarah et à Mark. Je pense souvent à la mélancolie, le mot qu’on dit quand c’est joli. Avant que ça ne sombre. Sombre, voilà, ce mot est dit, annonciateur d’obscurité. Celle dans laquelle Mark et Sarah se sont évaporés. Sarah et Mark ont été archéologues du malheur et se sont perdus dedans, ils ont été punks, peut-être plus que quiconque, politiquement, radicalement parce qu’ils ont fait acte, et n’y ont pas survécus. Alors je me pose la question comment fait-on quand ont a été témoin de la monstruosité à l’œuvre, de la violence dans laquelle infuse nos sociétés et nos individualités, nos âmes baignant dans la solution décapante presque chlorhydrique de ce qui compose le contrôle ou sa perte. Mark et Sarah victimes ultimes de de cette violence qu’ils retournèrent contre eux même, lui et elle dont j’ignore s’ils se connaissaient. Témoins, victimes, coupables et prisonniers.

    En prison, Rosa Luxembourg tenait un herbier. C’était certes un enfermement particulier que cette peine là mais alors qu’on la privait de liberté, elle la prenait malgré tout, cette liberté là de voir dans le monde, désormais plus restreint, les pointes de couleurs qui persistaient. Elle en a fait plus qu’un livre d’images, un livre de souvenirs et de choses vues auxquelles s’accrocher, elle en a fait un recueil de fleurs, un livre-bouquet, une guirlande de poche pour les cas de prison. La lutte comme une danse sous des guirlandes guinguettes et les vibrantes notes des musiciens du dimanche. C’est ça que je perçoit de Rosa. De Sarah et de Mark c’est quelque chose de complètement différent qui me parvient, un abandon sublime et triste comme l’encre en volutes se dissout dans l’eau. Il y a cette chanson que j’adore dans laquelle Neil Young gémit « it’s better to burn out than to fade away », il est préférable de se consumer (j’aurais eu envie d’écrire de s’enflammer) que de s’effacer, de disparaître, de s’estomper (j’aurais eu envie de traduire par s’évaporer). Je ne sais pas si Rosa Luxembourg s’est consumée mais je sais qu’elle s’est enflammée.

    Quant à Mark et Sarah, la réponse n’est pas si évidente. Il est pourtant question de la flamme, celle qui ne persiste pas et la lumière s’éteint. Que la lumière fut, c’est évident. Sarah et Mark ont brandi un flambeau et dans ce Londres humide capitale du monde marchand – terre dissonante de naissance du libéralisme, de l’Earl Grey et des Clash comme de la pudibonderie victorienne, terre de la violence grise sous des apprêts de bonne conduite et d’excentricité insulaire -, ont dit : « regardez donc les parois de m/la caverne. Les reliefs et les traces dans je/nous sommes imprégnés et voilà pourquoi j’ai /avons le cou tout tordu, le plafond va de biais, on marche sur la tête et le monstre tout au fond me tend dans tous mes/nos muscles et j’arrête de respirer. Car il y a des monstres au fond de la caverne. ».

    C’est Sarah qui les voit le mieux. Tapis dans l’obscurité, ils l’accablent depuis toute petite et l’ont couverte de morsures qu’elle sertira de poésie, flamboyante oui, de la flamme morbide et superbe dont ont décore les bûchers. Pas ceux des vanités, ceux qui pensent cela n’ont rien compris. Le bûcher de la banalité du mal qui tombe n’importe où comme la faute-à-pas-de-chance et pourtant qui enserre et qui contamine, qui devient presque une nécessité, un lifestyle, un besoin, ressentir ça. La souffrance originelle. L’endroit de la frontière, le carrefour qui rend fou, l’accès à trois pays celui des victimes, des témoins et des coupables alors que les prisonniers font des tours de rond point. Les morsures étaient si belles sous les feux froids des projecteurs du Gate Theatre, un beau rose nacré et sur ses hématomes étalés on pouvait y voir des nuances délicates de vert, de violet, mauve, de rose et de jaune, ocre et de bleu, les couleurs de l’arc en terre, celles que ne voient que ceux qui ne savent vivre que les chairs à vif d’avoir survécu à la bave acide des monstres des cavernes. Seulement dans les moiteurs étouffées des grottes mal habitées les plaies se gangrènent lentement. Sarah ne réussi pas à se sauver, le voulait elle seulement, n’était-ce pas trop tard ? Il y a eu l’amour qui lui fit un sursis mais la nécrose persista et elle n’en survécut pas. Il y eu l’amour oui, comme remède désespéré de ceux qui ne savent plus aimer comme cela doit se faire et ne le font que trop fort ou pas assez, de travers, en mordant à leur tour, qui aiment comme des éléphants dans des magasins de porcelaine (anglaise pour le thé), comme des pompiers pyromanes. Sarah elle aima comme le fils de Dieu et nous dit « tenez ceci est mon corps, je vous pardonne et je m’abandonne à la damnation éternelle ». J’aime Sarah. Tendrement. Elle fut bonne et généreuse. Parce qu’elle pris soin de son prochain comme dernière volonté, nous laissant la trace de son martyr, celle de son sacrifice. Je pense souvent à elle.

    Mark je ne sais pas trop quoi en dire. Mark est moins évident, il prend des détours. Mark a tissé des amulettes, ça lui qui lui a permis de tenir un peu plus longtemps que Sarah. Mark a tenu un magasin de sermons, c’est un chaman théoricien, c’est le roi du transfert de la chair aux mots, au concept. Tandis que Sarah elle exhibe tout, les entrailles fumantes dans la réalité froide. Mark c’est le genre de personne qui fait la distinction entre réel et réalité, il y a des gens comme ça. Il a échafaudé des systèmes, une tuyauterie savante pour canaliser l’obscurité, le yeast qui lui coulait dedans jusqu’à le faire goutter sur ses fascicules de cours car Mark est professeur, sur les pages internet, dans un livre important, pour signifier et mettre a voir que ce qui déconnait, ce n’était pas lui mais le monde autour. Cette mélasse de jus de viande. Il s’est donné du mal avant de se donner la fin. Parce que nos futurs sont annulés et que certains sont plus sensibles que d’autres à l’absence de transcendance, ou pour le dire de manière moins pédante, l’absence de grands mystères, la possibilité d’un ailleurs et d’un vertige, les grandes rafales de vents, les embruns dans la gueule des grandes découvertes. Le goût du sel face à l’inanité de la stase, vase, ce principe d’existence cantonné à la roue du hamster. Quand on n’est plus en quête de la signature aromatique du désir, la saveur de la première étincelle dans le cosmos tout obscur. Les fleurs glanées dans les épopées nues. Les grandes découvertes qu’importe soient leurs tailles et les mystères abyssaux des fontaines claires au son cristallin des tous petits jardins qu’on cultive en secret. Le secret du jardinier et du coureur de Marathon. Qu’y a t’il de moins mystérieux que la réalité transactionnelle d’un monde dans lequel chaque parcelle de ce que ça veut dire être humain est désormais moulé sous l’étiquette désignée et immédiatement disponible (moyennant finance) d’un fétiche marchand ? Tout et nos âmes, et ce qui les constituent : les nourritures terrestres et celles des dieux que les sociétés primitives sécrètent et partagent en cercle autour du feu, tapent le rythme et frémissent ensemble autour des mots sacrés, des symboles qui naissent dans les cœurs qui résonnent, qu’on emporte avec soi pour faire sens du dehors dans notre solitude. Mark semble avoir cherché à démontrer de la façon la plus sourcilleuse possible « la connexité de la psychopathologie individuelle à l’anomie sociale ». Il écrit noir sur blanc des phrases comme celles-ci. Comme des jerricans de substance complexe jetée à la mer. Des télégrammes illisibles et pourtant lumineux. Il y a chez lui une clairvoyance si crue presque amère et froide, chirurgicale, les vapeurs chimiques. La lucidité avec laquelle il décrit le piège qui lentement se referme sur lui est presqu’effrayante. On en vient à craindre pour notre propre vie, elle aussi locataire de la même salle aux milles supplices. Alors on referme le livre, la porte sur le caveau noir où git son monstre morne et des petites entités de chair et de sang, des boules de vivance quand il parle de musique. Heureusement qu’elles sont là, elle font un peu de lumière. Il y a un Minotaure dans ce qu’il a laissé derrière lui. Se perdre dans son labyrinthe mental que les années colmatent c’est s’offrir à une chasse dont on devient la proie et il y a de la Jungle qui résonne, assourdissante et elle fait valdinguer l’oreille interne dans un rythme effréné, une cathartique libation de nos corps mécanisés, de nos esprits algorithmés. L’hymne percussif et clinique des citoyens de la frontière (ce terme est très important pour moi), la bande son de la fuite sans issue, une invocation désespérée presque déjà morte pour se sortir la tête du Low Mind Land, pour échapper au stigmate de l’annihilation. Il a planté cette jungle là pour enfermer le monstre mais il s’est enfermé avec lui dans son boisseau touffu. Puisse son âme avoir retrouvé la nuit profonde, celle des temps et des terres sacrées que ne dévorent pas ni les néons ni la lumière bleue de nos écrans tous lisses, la lumière crue de la table d’autopsie. Puissions nous le pardonner d’avoir fait cette sémiologie du désastre, le portrait robot de la psyché de l’Hydre qui peut effaroucher et imprimer en nous un sentiment fort de l’impuissance et prématurément instruire l’abandon, nous priver du courage de s’accrocher à la vie, à ce qui persiste de sublime comme les fleurs de prison. D’ouvrir la porte au Minotaure et le laisser sortir. On m’a dit qu’il faut parfois se laisser couler, toucher le fond, taper du pied pour remonter. C’est sans doute vrai et il est vain d’ignorer les laideurs de la vie, le règne des faussaires et leur grande escroquerie, la tentative d’esclavage, d’emprisonnement, d’asservissement de la totalité de notre être. Seulement à trop scruter la corde qui nous aliène on en vient à en serrer le nœud si fort qu’on en étouffe. Il faut savoir faire des pas de côté. Faire un refus, changer le programme, faire le printemps, rendre son badge et son flingue. Mark a prôné que pour se sauver il fallait du psychédélique et du déliriel. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Dans ce que je perçois de l’intimité de Sarah et de Mark et ce qui résonne dans la mienne et qui m’a enfermé, j’en retire l’impression que ce qui sauve les citoyens de la frontière ce n’est pas la promesse des paradis artificiels et le sable mouvant du délire mais bien le réel, celui dans lequel existe les rayons de lumière, le rayon doré qui perce à travers les barreaux et qui sauva Rosa Luxembourg. Cultiver les petites choses simples pour les mettre en terreau, cultiver son jardin, faire repousser la forêt ou repeupler la steppe d’un troupeau de belles choses. C’est ça faire résistance, c’est faire de la poésie. La poésie ça pousse dans le réel, c’est une réalité.

    POST SCRIPTUM

    J’ai écris ce texte en pensant à Sarah Kane et à Mark Fisher.

    Sarah Kane fut une metteuse-en-scène et auteure de théâtre anglaise des plus marquantes du vingtième siècle. C’est une des figure de proue du théâtre In-yer-face, le théâtre dans-ta-gueule qui accompagne le mouvement punk dans les années 90 et la musique nihiliste de Joy Division. Elle a laissé derrière elles des pièces perturbantes et magnifiques qui traitent à la fois du traumatique et du sublime. Un jour quelqu’un de spécial en a laissé une dans ma boite aux lettres, Manque. Je crois qu’à ce moment là j’ai eu beaucoup de chance et que ça n’arrive pas à tout le monde. Depuis je relis tout. C’est peut-être une des dernières choses qui me raccrochent encore au théâtre pour lequel j’attends que le désir renaisse, alors qu’il fut tout. Sans doute que je n’aurais pas écris ce texte sans cette personne et sans Manque. Sarah s’est suicidée le 20 février 1999 dans un hôpital Londonien à l’âge de vingt-huit ans.

    Mark Fisher fut un penseur, philosophe, professeur et critique culturel anglais, figure charismatique de la gauche radicale et du mouvement acid left (dont il théorise le communisme psychédélique). Son champs de réflexion, les cultural studies (les études culturelles ?) l’ont amené à décortiquer l’univers mental et esthétique du capitalisme tardif, celui dans lequel nous baignons. Le Réalisme Capitaliste, son ouvrage le plus fameux cristallise son regard cynique et lucide sur notre époque et le degré paroxystique de la fétichisation de la marchandise qui a infusé dans les profondeurs de nos cognitions. C’est un livre fondamental et déprimant. Nécessaire pourtant. k-punk de son alias, il a tenu un blog pendant 12 ans, il y est beaucoup question de musique, il fut un fin connaisseur des musiques électroniques. Mark s’est suicidé le 13 janvier 2017 à l’âge de quarante-huit ans.

    28 mars 2024

  • Madrid

    La tristesse du poète

    Le début du printemps

    Madrid

    Madrid

    Madrid

    Et le froid et la gorge qui se nouent

    Et se dire que les auberges de jeunesse c’est fini

    Qu’elle est partie la jeunesse

    Que je n’ai plus besoin de courir après

    Dans les villes d’Europe et dans les musées bondés

    Faire la queue pour se trouver

    Ou aller encore plus loin

    Là où il n’y a plus d’injonction

    Que celle de savoir pourquoi on a voulu à ce point l’être, Loin

    Qui est-ce que je m’attends à trouver à l’autre bout du monde ?

    Et s’il n’avait jamais bougé celui-là ?

    S’il se trouvait dans un petit appartement

    Où il aime boire son thé chaud

    Avoir sa vie tranquille ?

    Peut être n’est il pas un aventurier

    Ni un poète voyageur

    Peut être craint-il de n’être pas grandiose et que s’il ne fut pas grandiose

    Eh bien il ne mériterait pas l’amour

    Il ne pourrait rien contre le sentiment si fort de la solitude dans son propre chez soi

    Il devrait subir la réalité cuisante qu’il souffre de l’absence d’un être nécessaire

    Qu’elle ne se comblera peut être jamais

    Alors il cherche et il fuit

    Il fait des zigzags pour semer la fatalité

    Comme une proie créative

    Comme une bête blessée

    Exaltée par l’instinct de survie

    La rétine folle qui s’agite sur des ciels nouveaux

    Et les facades inconnues des villes qui ignorent qui il est

    L’inconnu voyageur parmi les inconnus voyageurs

    La foule des sac à dos


    Départ

    dans le train du départ

    emportant comme bagage

    la sensation désagréable

    d’avoir perdu son temps

    ou de l’avoir gagné

    en une leçon amère

    qu’il n’y avait à Madrid

    rien de bien nécessaire

    où bien de salvateur

    à soulager une âme

    qui se voile la face

    Et je me sens ingrat

    Envers cette ville là

    Qui ne me demanda rien

    À qui je demandais tout

    Et pourtant

    Je suis heureux de partir

    Rentrer un peu chez moi

    Car c’est chez mon frère

    Me reposer en son sein

    Familier accueillant

    Qui sait panser mes plaies

    De grand garçon triste

    De se sentir si manquant

    Qu’importe le bout du monde

    Quand il y ce silence

    Qui lui fait mal à l’âme


    Train

    Il me semble que la petite voisine

    Avec qui j’ai échangé

    ma place à la fenêtre

    Parce qu’elle avait sommeil

    Pete allègrement

    Des pets fort bien puants

    Il y a ces amoureux en goguette

    Ils semblent heureux de l’être

    Je les trouves ennuyeux

    Et pourtant je leur envie

    Une certaine tranquillité de l’âme

    Et leur joie qu’ils font mijoter

    Dans le même pot à cuire

    Comme disait mon roommate,

    Secure is so sexy

    Et il y a ce jeune enfant

    Sur les genoux de sa mère

    qui cogne

    Avec un zèle admirable

    Un objet de plastique

    Sur une surface dure

    Et je pense à ce que ça veut dire

    d’être parent

    Devoir accepter qu’il faille

    observer son enfant

    répéter la même action bête

    pendant des heures durant

    Comme une erreur système

    Qu’il faut bien qu’il traverse


    La campagne est si belle

    Le temps est radieux

    Il y a du jaune, le tapis tâché d’ocre et touffu qui recouvre la terre, mille teintes de vert, les fleurs blanches et les fleurs roses des fruitiers qui disent je t’aime au printemps,

    Des vallons en terrasses,

    L’argile vieilli des tuiles des villages,

    Les crêtes et les collines,

    Les magnifiques stries de sédimentation

    Qui pointent vers le ciel

    Tentant presque d’échapper

    à la gravité


    Nous arrivons à Saragosse

    28 mars 2024
    Madrid, train, voyage

  • Joie

    Sur les champs de bataille fumants, voilà qu’ils arpentent à pas lents les bordures de rivières et les chemins de terre qui vascularisent le bois. Le temps est vif et frais. La lumière est franche et le gradient favorable à l’armistice tiède qui berce leurs deux cœurs. La petite chose beige qui gambade au devant, guillerette et joviale donne la mesure au protocole de paix qui se trame derrière sur des cordes sensibles, la musique solennelle qui se teinte de légèreté à chaque rebond du poil couleur sable.

    Chaque foulée dans ce dimanche d’hiver c’est une maille de plus sur ce drapeau blanc dont ils font le tricot, une banderole pour la paix. Une grande page neige pour dessiner la joie à grand renfort de la couleur qui empourprent leur joues. Y faire la patiente mosaïque de ce qui persiste de délicat entre deux âmes qui furent si camarades et qui s’aimèrent si grand. Et sur le staccato des bondissements canin et la bannière au vent, c’est encore la joie qui se chante, sur une tessiture timide, sans grands éclats de voix, surprise elle même de se ressentir telle. Elle fait du bien d’être là, d’apporter avec elle le sentiment humble et mesuré d’une gratitude douce et gaie, un hommage au passé, aux chapitres écrits à quatre mains, ce qui persiste de bon de ce qui a existé. Marcher à la suite de l’éclaireuse fugace qui furète dans les bosquets et défie les matins c’est glaner sur les sentiers de quoi rendre sa densité à ce qu’il y a eu de grand. Dans le silence des mots quand ils ne suffisent plus, souffle et contemplation. Et de reprendre la parole pour se dire leurs vies, si connues, si nouvelles et faire le beau constat que ça va bien aller.

    Il n’y a rien de funèbre qui les attend devant, chacun dans son voyage. Elle et il se sont fait les semelles dans des vallées plus rêches et le cuir s’est tanné, les breloques pesantes déposées sur le bas côté et c’est désormais un baluchon de soie exquis qu’ils portent comme bagage. Un morceau d’amitié lovée dans la poitrine comme une brioche chaude partagée sur la route. Un tendre bercement, l’apaisement, la foulée.

    9 février 2024
    Journal

  • Ici l’ombre

    Qui poisse
    qui t’inonde
    une nausée qui balance
    dans le bas de ta gorge
    macère pour toujours
    à cet endroit précis
    sur ton plexus solaire
    lourd
    et si obscurci
    par ce nuage noir
    qui plane sur l’époque

    Sur nos corps aplatis
    sur nos esprits à terre
    croulant sous la paresse
    qui creusent pour se cacher
    et éviter la guigne

    Qui creusent
    qui creusent
    la fosse sous leur chute
    à l’abris des patrouilles
    et de l’œil
    d’acier brut
    sévère et si méfiant
    zélé sur sa vigie
    pointu quand on s’y frotte
    planté sur le sommet
    des miradors dressés
    essaimés au dehors

    c’est une lèpre sur l’asphalte
    c’est un sceau d’infamie
    sur le vieux tricolor

    Et tes synapses éclatent
    comme les petites bulles
    d’un grand pop
    électrique
    micro-onde vestibule
    l’incessant grincement
    de tes ongles sur le mur
    un gros punk umami
    et leur écorchement
    sur la paroi crépue
    d’un boyau souterrain
    tes phalanges à nues
    qui rougissent les serrures
    de ta cache petite
    plus petite chaque jour

    Que l’abri est étroit

    Tu ravales
    TA FIERTÉ
    tu rumines en silence
    LA MACHOIRE
    désaxée
    qui se calcifie presque
    tendue
    serrée
    glaireuse
    un étau de gravier
    qui scelle
    maxillarise
    la rancœur
    aigre acide
    qui remonte des viscères
    Ce gros nid de mil pattes
    bien gras pressés glissants
    comme une pelotte molle
    grouillante fongique fuyante
    qui déborde par le reste

    Dans la cage qu’elle protège il y a la colère qui couve

    Un essaim
    de mouches
    VERTES
    de rage
    vrombissantes
    excitées
    hépatiques
    de
    JAUNE
    tachetées
    par la mélasse des temps
    tu pues
    et ta dent creuse qui jute
    l’odeur de la mort
    baigne imprègne englue
    cette deuxième peau
    qui suinte sur ta face
    inonde ta moustache
    engorge tes narines
    de tes exhalaisons

    épaisses
    marécageuses

    tu pues
    de l’intérieur
    tu t’en rend compte
    maintenant
    que tu n’as plus que toi
    plus que
    toi
    et ta crasse
    quand les rasades de bière
    et les cafés amers
    et les paroles en l’air
    ne te camouflent plus
    ce qui est dégoutant
    la ville moite les pigeons
    les pauvres
    les pauvres
    les pauvres gens
    les croquants en files sages

    Les fantômes des turbines ne voyagent plus en banc
    ils bruissent furtivement comme des contrebandiers
    dans l’ombre du marché
    NOIR
    et des rideau baissés

    ou
    si
    tout de même
    parfois
    quand la colère fait liant

    MAIS
    On sait si bien faire taire
    la misère qui exige
    la dignité
    d’abord
    les autres mots en té
    le doux mot de justice
    qu’elle scande staccato
    de la dernière chance
    qu’elle arrachera peut être
    quand une de ces secousses
    se fera plus pressante
    qu’éclatera la bulle
    de bile macérante
    dans l’espoir emmêlée

      quand on jettera à l’œil de l’odieux mirador
    le sable sous les pavé et le prix de nos dents

    Car tu pues beaucoup moins quand vous puez ensemble
    En grappes agglomérées de vésicules en feu
    débordantes
    gorgées
    pleines
    de pus
    ROUGE
    oxydé
    fumant
    GRIS
    comme un crachat malade
    sur le zona du monde
    il y a un nerf pourri
    bouffé par la racine
    touffue des pissenlit
    un ragout de corbeaux
    qu’on dine dans les dorures
    que tu digères pas
    sous tes molaires creuses
    jailliront un grand cri
    de douleur arraché
    une dernière alerte
    Si la botte sur ta tête
    ne t’apprend ta leçon

    Qu’on ne bouscule pas les cahiers boutiquiers
    Qu’on ne corrige pas les falsifications

      un linceul granitique menace sur nos tête
      sur nos échines meurtries par les coups de tampons
      et nos bouches énormes cannibales déployées
      seront de vieux volcans sous l’enveloppe de ciment

    Souviens toi

    Au bord du cratère perle
    une jolie nacre blanche
    Une fleur interdite
    écume Galatée
    Lychen voie lactée
    qui bave sous le mors
    qui fouette les mandibules
    celle teintée de rose
    d’un dernier râle amer

    A qui la cueillera
    L’ivoire des caniveaux
    ton suaire sera à toi
    et ta langue écorchée
    ROUGE
    Un grand drapeau planté sur la terre retournée
    NOIRE
    Avec des mots inscrits
    POUR NE PAS OUBLIER
    La couleur de tes plaies
    ROUGE
    Celle de ta colère
    NOIRE
    Et celle de ton monde
    La couleur du BROUILLARD

    Décembre 2020

    4 février 2024

  • Friable

    J’ai dit à Édith que c’était fini nous deux. Je lui ai dit au moment du café. Que j’avais raté comme d’habitude. Je ne comprends pas pourquoi elle s’évertue à utiliser ce genre de cafetières pénibles alors qu’il y en a des pas si chères qui font un café très bien à la pression d’un bouton. Sur les sites de vente d’occasion il y en a plein. Avec un paiement sécurisé au cas où c’est de l’arnaque et même une extension de garantie.
    Ce matin, j’ai rempli le réservoir, tassé le café dans l’entonnoir et vissé le siphon pour la dernière fois. J’ai placé la machine à vapeur sur l’une de nos deux plaques chauffantes qui prennent des plombes à l’être, chauffantes, coincées entre le grille-pain et le four. J’ai fumé une Lucky au dessus de la cour et des poubelles, perché à la fenêtre de la petite cuisine encombrée et j’ai attendu. La vue n’est pas dingue mais on voit quand même le ciel. Les immeubles d’en face ne sont pas des immeubles pourris. Ils sont plutôt modernes. Ce sont des immeubles pour gens tranquilles qui vont au resto et partent en vacances. Des gens qui portent des manteaux couleurs d’automne en automne et font du vélo électrique. Avec un casque à loupiotte pour la sécurité, des bandes fluo pour ne pas frotter la jambe du pantalon contre la chaine et des combinaisons déperlantes pour la pluie. Des gens normaux avec des vies normales qui ne grincent pas. Ils ont certainement des comptes épargne et quitteront la ville quand ils auront assez épargnés pour souscrire à un crédit intéressant et qu’ils auront trouvé une maison avec un jardin pour les enfants et une bonne connexion internet pour le travail.

    On dit que les prix de l’immobilier vont baisser en ville. Alors qu’à la campagne ça remonte. Nous on n’a, on n’avait, de toute façon pas les moyens même si ça baisse. C’est ça qui est déprimant. Édith elle dit que du moment qu’on s’ait, on a de la chance. Qu’il y a des gens riches qui n’ont pas cette chance là et qui mourront sans savoir ce que c’est. Je ne sais pas. Ce n’est pas une chance très confortable. Édith ne fait que râler sur ces gens, elle les critique et ça sonne toujours intelligent. Comme quoi c’est eux le problème du monde, les petits soldats, elle dit, de la machine. Les contremaitres zélés et les rentiers satisfaits qui raclent et retournent les tiroirs pour mettre des étiquettes partout. Et que pendant qu’on étiquette tout ça et que les patrons font goguette et que les pauvres les imitent comme ils peuvent avec mauvais goût et le peu d’argent qu’ils ont, la planète se délite et le lien humain disparaît. Elle a un discours bien rôdé Édith. Elle peut se permettre parce qu’elle a son truc à elle qui lui fait ne pas voir la raclure dans laquelle on patauge. Elle en fait des chansons. Ça l’aide à accepter, c’est des guirlandes dans la hess, mais ça n’aide pas à s’en sortir. Parce qu’en attendant les fonds de tiroirs c’est nous qui vivons dedans et que je n’arrive plus à faire de la poésie avec des trombones et des timbres périmés. Elle va donner des cours de guitare et de solfège combien de temps aux gamins des immeubles d’en face pour même pas un bout de jardin ? Elle va roder combien de temps dans les bars à scènes libres et les festivals d’anars has been pour juste rien du tout, être payée en biffetons fripés, en copains de lutte, en bière molle et trop acre ? Elle a accepté sa condition et elle l’a faite à son pied. C’est ça le problème d’Édith. C’est qu’elle s’est enfermée dans une godasse. Et que ça pue. Et qu’elle ne s’en rend même plus compte.

    Edith c’est un énorme potentiel gâché. Une grande gueule aussi, plein d’envie et de projets en l’air et pas un quart de concret. Et pourtant elle est super intelligente, calée et carrée sur beaucoup de sujets. Elle chante remarquablement bien et quand elle vous regarde en fumant sa clope, je me dis, enfin, je me disais qu’on avait vu ce qu’on avait à voir, elle, et que la mort après ça ce n’était pas si grave. Sur le papier c’est un génie. Dans la réalité elle ne transforme jamais l’essai. Il y a toujours une bonne raison. Elle est en plein déni de sa responsabilité individuelle. Ça m’insupporte tellement. C’est outrageusement contreproductif. De se laisser s’enliser dans les discours malins et le vague à l’âme permanent. En fait Édith c’est une ancre de miséricorde.

    Moi j’essaie d’être proactif. Je veux changer de condition. Je me suis lancé dans l’entreprenariat. Il y a quelques semaines je suis tombé sur une vidéo qui a changé ma vie. Le mec s’appelle Casey Fractal est ce qu’il m’a appris est révolutionnaire.

    J’ai démissionné du collège la semaine dernière et je me suis rendu compte que j’ai cotisé pour nawak en fait. Mon crédit d’autoformation : ils ont dit, la meuf au téléphone, qu’ils financeraient pas Silver Ring, que c’était pas référencé comme un organisme de formation dans leur base de données. Je leur ai dit que pourtant c’était super connu. Qu’il y avait des pubs sur Youtube. Elle m’a sorti qu’on ne voyait pas les mêmes pubs. Ça m’étonnerait, moi je les vois tout le temps ces pubs là.

    « – C’est quoi en gros, le domaine de la formation que vous-dites là ?

    – C’est de l’entreprenariat. C’est pour devenir self-made man.

    – Auto-entrepreneur, d’accord. Dans quoi ? Service, commerce, artisanat ?

    – Commerce. Sur internet.

    – Vous souhaitez vendre quoi ?

    – Je voudrais vendre… Enfin, je vends, des objets qui améliorent la vie des gens. C’est surtout ça le but de Silver Ring. C’est pas juste du commerce. Ça a du sens. C’est adopter une vision complètement holistique de son destin entrepreneurial. Le crédo c’est que pour être performant, pour réussir dans la vie, il faut faire coller son activité avec ses valeurs. Sinon il y a une dissonance qui devient toxique à la longue et qui crée la stagnation et la démotivation chez l’entrepreneur. C’est pour ça qu’il y a autant de start-ups qui se cassent la gueule. Parce que les gens qui lancent leur affaires ils prennent pas le temps de se connaître intimement et de faire matcher leurs valeurs avec le réveil matin. Ça a l’air super évident comme concept mais en fait on fait rarement gaffe à ça.

    – Oui c’est vrai que ça fait sens.

    – Moi par exemple, une de mes valeurs c’est la planète. Du coup je pourrais pas vendre des voitures. Enfin, pas des voitures à essence. Des voitures électriques qui sont écologiques ça je pourrais. Mais ils en proposent pas sur Silver Ring. De toute façon là j’aurais pas la mise de départ. Faut un capital minimum. Mais je saurais en vendre hein, pas de problème, je suis motivé, j’ai le bon mindset. En plus l’électrique c’est le futur. Le futur ça se vend super simplement.

    – Qu’est ce que vous vendez par exemple ?

    – En fait ça va dépendre de ce que le marketplace va me proposer.

    – Pardon ?

    – Le marketplace. C’est une sorte de bourses aux objets. Quand on s’inscrit sur le site, il faut enrichir son profil. Comme ça l’algorithme, il est efficace. Pour cela, il faut répondre à un questionnaire super riche, super précis et alors votre profil devient personnalisé, le site vous connait super bien, il connaît les valeurs du business ringer, c’est le nom des entrepreneurs sur le site, et alors là le marketplace vous propose une sélection d’objets personnalisée. Quand vous vous avez choisi votre objet vous faites une mise de départ et si vous emportez la mise vous êtes alors mis en contact avec le broker.

    – Le quoi ?

    – Le grossiste. Et une fois que vous avez validé la transaction, que le stock est à vous, vous faites des sites boutiques, un packaging et de la pub sur les réseaux. C’est de l’entreprenariat de A à Z. Vachement multidisciplinaire. En plus on a même pas besoin d’entreposer du stock. Toutes les commandes passées sur nos sites partent directement de l’entrepôt du broker.

    – Et vous ils vous proposent quoi alors ?

    – Moi ils ont du capter que je bossais dans le social. Que j’aime bien aider les gens. Je suis AVS, assistant de vie scolaire en fait.

    – Oui, c’est noté dans votre fiche.

    – Alors ils me proposent des trucs utiles aux gens.

    – Comment ça ?

    – Des trucs de tous les jours. Je vous ai dit, moi un truc important pour moi, c’est la planète alors ils m’ont proposé un objet assez dingue, c’est révolutionnaire tellement c’est simple. Ça s’appelle une gargouille, c’est une sorte de toupie en plastique recyclé pour le linge.

    – Pardon ?

    – Oui, ça se met dans la machine avec le linge. Il a plusieurs couleurs et en fait le revêtement il a une texture spéciale qui modifie la nature de l’eau du linge. Parce que ce revêtement il est microporeux.

    – Et ça sert à quoi ?

    – Ça permet de faire passer l’eau à l’intérieur de la toupie. Et c’est là que ça devient dingue parce qu’à l’intérieur de la gargouille il y a un complexe de billes de céramique qui vont alcaliser l’eau et la rendre détergente aux taches, aux poussières et aux microbes sans un soupçon de produits chimiques. Du coup plus besoin de lessive. C’est de la science physique, de la chimie minérale et de la mécanique des fluides condensées en un seul dispositif low tech accessible pour le commun des mortels, c’est économique et écologique.

    – Et ça marche ?

    – Moi je trouve que oui, j’ai testé une fois pour voir et ça fonctionnait super. Après je fais pas souvent la machine. Ma copine, elle trouve pas ça fou, elle dit que le linge sent humide après. Moi je pense que c’est normal que du linge qui a été mouillé sente humide, qu’elle a été trop habituée aux parfums des lessives et qu’en fait c’est psychologique.

    – Les petits sacrifices hein !

    – Exactement. En plus pas tant que ça, parce qu’il y a des parfums pour linge aux huiles essentielles naturelles sur le marketplace. Je lui ai demandé si elle pensait que je devrais faire une mise pour les vendre en bundle avec mes gargouilles, elle m’a dit de me les carrer où je pense. »

    Elle m’a ensuite posé pas mal de questions sur le fonctionnement du site. Que sa nièce venait de perdre son emploi et que ça pourrait l’intéresser. Je lui ai ré-expliqué que pour acheter un stock, il fallait faire une mise et donc qu’il fallait un petit pécule de départ et qu’avoir le sens du risque c’était nécessaire. Que c’était pas gagné d’avance. C’est pour les aventureux. Elle m’a répondu que sa nièce c’est une battante, qu’elle était infirmière aux urgences, qu’elle en a vu d’autres.

    J’aurais voulu lui dire toutes les subtilités de SilverRing. Les guildes, les crendentials, les cooptations, la communauté incroyables des SilverRingers, des gens comme sa nièce et moi, le mindset incroyable que ça brasse. Les énergies sont folles. Parfois je me dit qu’on pourrait vendre la lune. Que si tous les gens étaient comme ça, des catalyseurs d’activité, de progrès, si tous le monde était comme ça, l’humanité ce serait pas la pataugeoire que c’est. Le pédiluve. J’aurais voulu lui décrire tout mon tableau de bord, l’interface graphique si accueillante. Elle me donne toutes sortes d’indicateurs de mes performances. Je m’améliore et mes indicateurs sont au top. Mon service client est aux petits oignons, je suis joignable 24 sur 24, sept jours sur sept. J’assure et je mérite tout le vert flashy et les étoiles bien dorées qui subliment mes écrans de Leader (il y a 4 niveaux : Junior, Confirmé, Expert et Leader). Pour la première fois de mon existence j’ai l’impression d’avoir vraiment ma vie en main. Même si je ne rentre pas encore dans mes frais. Édith me fait chier avec ça. Elle dit que je me fais avoir. Elle ne comprend pas que c’est normal au début, il faut payer des formations, des logiciels, roder sa méthode. Sur la gargouille je me suis fait 900 euros de chiffre d’affaire. 750 euros de charges. 150 euros de bénéfices. C’est pas si mal. Elle, me dit qu’au taux horaire c’est des centimes, qu’un smic c’est 12 balles de l’heure et qu’à ce prix là elle est un peu chère la liberté du brave entrepreneur. En fait c’est quand tu penses en smic horaire que tu commences à mourir. De l’intérieur. Que tu deviens un zombie. Un fonctionnaire. J’ai essayé de convaincre Édith. Je lui ai montré les vidéos de Casey. Le mec est une référence, il fait des conférences partout. Je lui ai même offert le livre. Elle a fini par me dire « tu m’emmerdes avec ton Casey ». J’aurais voulu lui dire à cette dame du compte formation, qu’il fallait que sa nièce s’entoure bien. Qu’elle évite les énergies négatives qui draguent vers le bas.
    Seulement, il faut la comprendre, elle bossait alors elle était plus concentrée sur les formations qui étaient sur sa base de données que sur mon expérience utilisateur de Silver Ring. Alors j’ai dis ok pour une formation pour je ne sais plus quel logiciel. Un truc de graphisme je crois. Ça rentre dans le projet. Je me suis dit que c’était vraiment un nouveau départ. C’est à ça que je pensais quand je fumais à la fenêtre pendant que la plaque chauffait trop lentement sous la cafetière archaïque. Il y avait une petite musique solennelle dans ma tête. Du genre Bitter Sweet Symphony de the Verve. Le matin en suite majeur.
    Le café a bouilli ça m’a mis en rogne. Édith a émergé du lit, des grosses chaussettes aux pieds. Elle m’a rejoint dans la cuisine, m’a embrassé dans le cou en m’enlaçant par derrière, elle était encore toute tiède de sommeil et même ça, ça m’a agacé. Ensuite elle a sorti la confiture du frigo et tranché le pain d’hier. Comme si elle fonctionnait au sonar. Cette scène, la même tous les jours, ça m’a décidé. J’ai dit à Édith que c’était fini nous deux.

    Elle s’est figée, sa tartine à la main et la cuillère de confiture dans l’autre. Elle m’a regardé comme une incompréhension. Elle ne parlait pas et avait l’air vraiment étonnée. Les yeux fixés sur moi qui s’humidifiaient à mesure qu’elle installait le silence et la bouche à moitié ouverte comme si la surprise avait coulé dans sa mâchoire inférieure. Comme les poissons aveugles des fonds marins. C’était Édith tremblante imperceptiblement, presqu’immobile. De la confiture a coulé de sa tartine et a gouté trois fois sur mon pull jaune délavé qu’elle utilise en pyjama d’hiver. Ça a fait trois taches rouges dans le silence qui ne partait pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire ça à ce moment là. J’ai suivi mon intuition. Dans la vie, il faut savoir faire des choix.

    Juillet 2022

    1 février 2024

  • Le poulet rôti du dimanche

    Le poulet rôti du dimanche. Parsemer son existence de copeaux du sublime. Tentative d’aller mieux dans un monde en crise.

    Parce que le vert pistache existe

    Et AC/DC

    Et le printemps et l’automne

    Et les occurrences heureuses

    De celles qui sont passées

    Et de celles à venir

    Et le poulet rôti du dimanche

    Et les patates fondantes

    Et Mamie qu’on honore

    D’avoir fait un miracle

    Encore une fois cette semaine

    Avec de l’estragon

    Et puis un peu de citron

    Et une volaille ci-git

    Les années retiennent ça

    Le gentil sang qui gonfle

    D’être son petit-fils

    Dans cette grande marmaille

    Et puis il y a eu

    toi

    Les anneaux sur ton nez

    L’encre dans ta peau

    La chamaille réjouissante

    Le sentiment qui sauve

    De ne se sentir pas

    Que le seul spécimen

    A fouler cette terre

    Et les remous de mer

    Quand j’étais locataire

    De la chaleur de tes bras

    Le foyer de nos mots

    Le journal de nos draps

    À l’abri de nos maux.

    C’est désormais

    l’absence

    De tes fossettes mates

    De tes mots sur ma vitre

    D’un écho

    Même d’un non

    Un nom

    juste pour dire

    Je n’ai plus faim

    Et m’être fin

    À l’angoissant silence

    autour de ton Tu

    qui ne me répond Pas

    Alors

    que

    moi

    je fus

    retors aussi je crois

    Alors

    que

    moi

    je fuis

    Aux autres bouts du monde

    Que je pose des mines

    Sur nos sentiers ardus

    Pourquoi

    ne sais-je pas

    Faire correctement

    Le doux métier de t’aimer

    Sans la peur ni la honte

    Qui font déflagration

    Pourquoi

    n’avons nous pas

    cette grande chance là ?

    Je cherche les réponses

    Aux autres bout du monde

    L’écrou, l’engrenage manquant

    Dans les pages et dans l’encre

    De l’ivoire du mystère

    Qu’un jour tu fus tout

    Que je ne sus te dire

    Combien c’était précieux

    Et combien c’était

    Fou

    Faire

    avec

    pourtant.

    Savoir que l’on est fort

    Et le large à nouveau

    Et savoir qu’il y a

    De jolis rivages ailleurs

    Et des routes de fortune

    Et des voiles qui se gonflent

    Des visages qui s’allument

    De m’avoir ô marin.

    On pleurera l’amour

    Si vain devant la guerre

    Les charniers du levant

    Les prisons d’hécatombes

    Les cratères vrombissants

    Les cruels adultes vengeurs

    Qui engloutissent les enfants

    On pleurera l’amour

    qui meure sous les décombres

    et l’Âme des humains

    qui s’étiole sous les bombes

    qui s’écrase en trombe

    comme tombée d’une chute

    sur les écrans meurtris

    maculés de mots durs

    Fêlée sous la mitraille

    des sémantiques obscènes

    et la cruelle bave

    la minute de la haine

    que l’on justifiera

    comme des tours de Rubik’s cube

    ou des conférences TEd

    des astuces partisanes

    dans le confort

    d’une vertu

    de velours côtelée

    la démonstration théorique

    d’être une bonne personne

    au fond de son canapé

    les pouces agités

    et la vision trouble

    et la rétine brulée

    un court-circuit

    le glitch et l’incendie

    le cortex pré-frontal

    pris dans un looping fou

    comme un avion cramé

    Spirales de fumée

    l’amygdale

    laminée

    et

    Elle

    n’entend plus que ça,

    l’Âme des humains,

    ce bruit pourtant si là :

    c’est pas un La mineur

    c’est comme un infrason

    une cage dissonante

    une douleur amère

    qui ne dit pas son nom

    C’est une lamentation

    intérieure

    qui résonne

    dans la gorge

    une glaire

    rocailleuse

    qui racle

    le crépi

    des tirages sanguinaires

    qui tapissent les murs

    les plaintes orphelines

    les listes de rescapés

    c’est un gros lamantin

    qui nous tient prisonniers

    dans cette mélasse obscure

    on se demande alors

    comme une pensée coupable

    ou bien de mauvais goût :

    Quand s’arrêtera le vrombissement incessant des mauvaises nouvelles ?

    Et que s’installera la dictature du vert pistache et des couleurs pastels et du poulet à l’estragon et des mandolines qui doucement font mélodieuse la rue et le service militaire ce serait cueillir des mandarines, en faire des sorbets et dire je t’aime tout le temps, dans les yeux et au présent, sans avoir peur de se manger, que sur nos balafres poussent des forêts nourricières et de grands séquoias, des baobabs massifs, autours desquels danser et chanter à gorge déployée des mots qui comptent, et reconnaitre la voix, la petite tonalité qui résonne de l’autre coté, sous la branche avec l’oiseau, se dire « je t’ai reconnue et désormais quand la lune sera l’arbitre du silence, je saurais que résonne dans ton coeur le même chant matelot qui m’amena ici dans cette sarabande » ? Quand est-ce que ce sera cette dictature là ? La dictature de se dire « je suis une naïve petite personne mais chaque jour je gagne de faire le pari d’un peu de porosité, parce qu’être imperméable c’est se protéger du beau pour échapper au laid. Mais qui es-tu sous ta capuche ? sous le parapluie d’acier ? Autour de toi c’est tout mouillé et tes vêtements ne sont pas près de sécher ». Alors sois nue petite personne et vulnérable parce que l’acier ça rouille et être nu c’est tout de même mieux pour se baigner. Il y a de belles rivières semées sur le chemin, garde les yeux ouverts car il faut des ciels bien gris pour faire des percées de lumière dignes d’être remarquées. Il y a les voir ensemble et se réjouir de ça, de faire le témoignage de ce que c’est qu’être humain. La capacité de s’émouvoir en chœur devant les choses triviales quand il ne reste plus rien.

    19 octobre 2023

  • Brouillard caniculaire

    Au milieu des vapeurs adipeuses qui lui pélliculaient le corps d’une deuxième peau, sueur, pris du vertige de ceux qui manquent de sommeil et irrité en son fort intérieur d’une colère à fragmentation, il se disait dans ce métro qui l’emmenait en retard à l’autre bout de Paris, que c’est fou la psyché, ce bottin tout brouillon tout imbibé qu’il est de ce curieux cocktail : la roulette des circonstances mêlée au loto des états d’âme quand soupoudrés de météo. Il était fort insatisfait de n’aller pas bien. De ne pas être d’humeur chill et flex, que ne tout se passe comme sur des roulettes, que tout ne soit pas optimal. « Merde alors. Si je ne vais pas bien, c’est que quelque chose va mal. » Il réfléchi quelques secondes l’absurdité de cette pensée, la circularité du syllogisme : « si je ne vais pas bien c’est que quelque chose va mal, si je ne vais pas bien, c’est qu’il y a un problème, et si je cherche des problèmes j’en trouverai et si je n’en trouve pas alors c’est un problème. » En l’occurrence son principal problème était celui de n’aller pas bien. Pas spécialement mal, mais de n’être pas au top, contraint par la chaleur torpille de plomb qui se visse dans les trapèzes et assomme et ajoute à l’abrutissement du sevrage tabagique et la frustration de retrouver la masse revenue de vacances quand les loosers et les touristes avaient Paris pour eux seuls durant le mois passé, cet août rasoir presque provincial. Il y avait aussi eu les grands bouleversements de la fin d’été, les femmes de sa vie qui faisaient claquer les volets et secouaient les draps et ce grand garçon bête qui avait déclenché l’alarme en pleine nuit. Et au milieu de ces milles raisons bonnes à s’en retrouver un peu bouleversé et fébrile sur son radeau il s’était dit je ne suis pas au top, je ne vais pas bien et ce n’est pas bien de ne pas aller bien.

    Alors cela le frappa comme un boomerang dans la gueule. Il était devenu idiot et il était devenu un croyant. Sa religion c’était l’optimum et son objet d’adoration, de désir et celui de son verbe, celui qu’il tachait d’incarner et vers lequel il faisait tendre son existence, c’était l’homéostasie. Il ne le savait pas mais son Dieu, qui était devenu lui même, réclamait l’homéostasie. Une application sur son téléphone la résumait comme cela : la capacité que peut avoir un système quelconque (ouvert ou fermé) à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. C’était exactement cela. Son objet de désir, sa recherche de transcendance, il le réalisait maintenant, se résumait dans la stase. Une stagnation dans un état de bien être, équilibré et fluide, seulement plane le fluide. Une osmose permanente, l’aménagement optimal de son état émotionnel. Son Moi préservé du remous. Quand on aime la mer que d’huile le remous c’en est assez et le fracas n’en parlons pas. Seulement parfois dans les profondeurs de l’onde, celles de son inconscient, mugissent des questions, comme des mollusques aveugles interdits de lumière : « Il y a quelque chose qui ne va pas pas. Je crois qu’il y a un cétacé qui rode sous l’eau, je crois que ça va me submerger, peut être un peu m’éclabousser, quoi qu’il en soit je n’aime pas, c’est un problème et rien ne va. Ma machine est enrayée et le modèle est dépassé. Que vais-je faire ? Changer une pièce ? Changer d’OS ? Tout le hardware ? Serais-je le même ? Et qui suis-je d’ailleurs ? En un mot ? » Et de s’agiter dans son silence pour ne pas alerter les autres, les coreligionnaires en leur prière tout aussi muette, qui la font seuls, vers un ciel intérieur toujours couvert, la tête courbée, qui se regarde la colonne, le souffle coupé et les mantras zélés.

    Alors il se dit que c’était une croyance bête de penser qu’on pouvait, que l’on devait aller bien tout le temps. Que la vie c’était prendre des impacts et en être altéré. Et qu’on finissait tous un peu biscornus, parfois plus beaux, parfois plus laids mais c’est comme ça, se décorer de fissures. Que l’on se prend des coups de rabots, des éclats de météorites. Des jets de boue, des champignons. Que l’on se couvre de vieux lichens, de guanos acides tout comme de douces rosées dans des aubes opalines. Que les volcans grondent parfois et qu’on se drape de cendres au milieu du silence, les acouphènes tragiques à la fin d’un cortège de fureur et d’éclats de vivre intensément. Dans ce sublime bordel, on se froissera la tôle à diverses vitesses, sur des routes impossibles ou des quatre voies toutes droites, des départementales, des chemins de campagne au milieu du bocage, dans des vallons dorés en habits de soleil quand l’étoffe verte et grasse y fait de beaux reflets (c’est la fin de l’été), des échangeurs meurtris, les goudrons rectilignes des zones d’activité et puis peut-être bien les voies insoupçonnées qu’on inaugurera de faire des pas de côté. Celles au détour d’une halte pour faire changer les pneus, se restaurer un peu, et pleurer tout son soaoul sur une table de picnic au milieu des routiers, grimper dans un camion et laisser tout derrière. C’est pas toi qui conduit. Toi tu vas te reposer. On t’a laissé la couchette en haut de la cabine. La corne de brume résonne comme pour percer la nuit chaude et ce brouillard qui colle, et faire savoir à tous que demain il fera jour et que c’est toujours ça de pris.

    11 septembre 2023

  • In.accalmie

    Je tente, j’essaie, je lutte contre la demi-teinte. Des sentiments confus et le sommeil pénible. Et la crainte pour la suite. Comme s’il ne suffisais pas de vivre mais se mettre à l’abris.

    J’attends l’accalmie et j’ai envie de goûter une joie sereine. Celle de t’aimer tranquillement sans les tracas de la maille, le trac d’être pas assez. Parfois j’ai peur de n’être pas assez et j’en fais trop alors.

    Pourtant je rêve de choses simples. D’être allongé dans le foyer de tes bras et sentir ton odeur qui t’habille même nue et comme une étoffe noble traîne dans ton sillage. Je rêve de me réveiller dans ton regard et faire glisser mon nez sur l’arrête de ton nez, que nos narines se frôlent et que leur reliefs s’épousent. Entendre ta voix au téléphone qui a besoin de moi et puis je te dirais les mots qui te rassureront comme tu saurais bien ceux qui me feraient du bien. Et les glisser dans mon oreille. Je rêve de choses simples comme te dire je t’aime. Dans les yeux au présent. Car à présent je t’aime et ne te le dire pas ce fut si compliqué, et le garder pour moi quand nos visages font face, ce fut un lourd secret et j’ai peur qu’il s’efface.

    1 septembre 2023

  • Le spectre au dessus de la table

    Il arriva sur la place, celle des galeries d’art et des hôtels particuliers. La journée avait été longue et ce RER du retour devait avoir une destination plus joyeuse si les choses ne s’étaient passées de la sorte. Il n’avait pas l’habitude de traîner par ici, de temps en temps seulement quand son ami y mettait pied à terre. On vous dirait qu’il y a pire comme logement sur le pouce quand on arrive en ville mais lui qui n’y logeait pas, ici il ne s’y s’entait jamais bien. Toujours inconfortable au milieu de la fortune qui se jouit d’être forte. Son tempérament normand ou peul était revêche à l’exubérance, l’engouement au surplus. Quand on est quelqu’un de correct, on s’en veut d’être riche et on le cache derrière de gros murs et les biens chers que l’on possède ne font pas de mystère de pourquoi ils le sont. Ce qui nécessite qu’on y mette le prix, c’est la pierre, la terre, la chair et la boisson. Ton outil de travail et le salaire des gens de confiance qui font de la bonne besogne et puis c’est bien comme ça. Il avait lu l’Argent de Charles Peguy et s’était dit que ça avait du sens. À cette lecture il s’était senti terriblement petit bourgeois, provincial, chrétien presque, lui qui n’avait jamais su croire. Il se disait qu’il avait l’esprit artisan. Il pensait à cela, ces considérations fluctuantes alors que le temps passe, à la valeur de ses affects politiques, vêtements de parade ou conviction ? Comment vieillirait-il ? Il pensa aussi qu’il avait traversé les banlieues Nord de Paris, coupé dans le dégradé du foncier qui se fait à mesure que l’on s’approche du centre pour se retrouver dans le noyau d’or et d’ébène de ce que c’est la France.

    Il croisa la concierge qui rentrait les poubelles sous la lourde porte cochère de bois et d’acier. Presque médiévale. Traversa le patio qui ressemblait à un songe et gravi les escaliers florentins qui montaient jusqu’aux combles. Sonna. Son ami lui ouvrit, il portait un tee-shirt neuf, sentait la douche salvatrice de ceux qui ont bien cru croupir et la mine plutôt bonne malgré les circonstances, ce à quoi il avait échappé, ce qui avait été discuté, le grand sujet sérieux et sombre qu’on cache sous le tapis. Ça avait été finalement lui le personnage principal de cette histoire pendant bien vingt-quatre heures. Ils se prirent dans les bras, se regardèrent doucement et une gêne germa dès ce moment, le nom de la graine fut prononcé au téléphone une heure plus tôt et là dans leurs yeux irriguait quelque chose qui étiolerait les belles fibres qu’ils tissaient autrefois. Dès ce moment il y eut une tache qui coulerait dans le cœur de l’arrivant nouveau qui lisait dans l’iris de son ami : « je me suis sauvé la vie ». Au prix de quoi ? se demanda le voyageur. « Désormais tout est trouble et ce que je savais vrai, notre amour mutuel, ton goût pour ce que je trouve beau, et tes peines qui ressemblent aux miennes, est désormais souillé par les ratures que tu fais quand tu es imbibé et cette salle manie, ce vilain gros défaut que je tolérais avec peine et qui maintenant me dégoûte et m’effraie. » Il pensa cela fort mais ne dit rien de bien interessant et on alla manger, le dîner était servi, les convives attablés, il s’agissait de fêter le soulagement de celui qui en avait réchappé et de ceux qui avaient été témoins du danger d’un des leurs, un camarade dans le panier à crabes. Il trouva attablés autour de l’ovale en bois brute des têtes habituelles, qu’il aima autrefois, et celle d’un fenec qu’il n’avait jamais su sentir. On avait servi du vin, loué sa qualité, insisté qu’il partage le sang du bon raisin, ce qu’il refusa. Il mis pied sous la table, on lui servit pitance et il mangea car il avait faim et parce qu’il fallait bien occuper le temps qu’il n’avait pas envie d’occuper ainsi, ici. Les convives étaient en chemises, belles et repassés, il trouva cela si étrange dans la situation. Au dessus de la table il aperçu la tache qui coulait dans son cœur qui gouttait maintenant sur le plafond comme montent vers le ciel les prières et les lamentations. Il mangea comme on mange quand on est éprouvé et qu’on avait bien dû faire face à sa journée, à son existence propre et quotidienne et pourtant penser à ce proche dans son obscurité. Il observait les personnages du banquet avec curiosité, ne pouvant comprendre leur aisance et ne pouvant entendre leurs mots si dénués de gravité, d’importance, d’intelligence dans un moment comme cela. On avait acheté un plateau d’huîtres pour l’occasion et ça aussi avait provoqué en lui un intense sentiment de gêne. Pourtant il en mangea deux car les huîtres, en bon normand, il adorait ça. Elles avaient un fort goût de mer, une certaine amertume iodée, celle des larmes des femmes de marins songea-t-il. Peut-être celle de la tache qui grossissait au plafond au dessus de la tablée, à mesure que se vident les cœurs qui se soulagent d’avoir été viciés.

    Après s’être restauré il quémanda au seul tee-shirt présent hormis le sien une cigarette, la clope au petit chat noir, et réclama, en sus de la guinze et du feu, un peu de temps à part, en retrait de l’îlot couvert d’assiettes, réclama des mots en écho à ses questions : Que lui était il arrivé ? Qu’est ce donc que cette infamie là dont on avait dit le nom et dont il se retrouvait éclaboussé ? Et l’état de son âme devant sa conscience mise en cause ? Et la douleur de l’autre, parée d’absence, qui pavait en sourdine cette pièce qu’on ouvrait pour la première fois ? Celle qu’un être muet avait meublé de vide en son silence et qui avait habillé de noir les rideaux de sa chambre alors que l’on dansait dans le pourpre et que la musique des guitares couvrait la lancinante plainte de sa souffrance et sa supplication. Le cri inaudible et désespéré, le bruit blanc des blessures irradiantes que les âmes abîmées traversent seules dans des forêts d’épines et personne pour comprendre et les corbeaux qui rient. Muette la mouette que quelqu’un qui passait par là aura laissée pour morte, tuée pour passer le temps. Sans sépulture pour la pleurer et se souvenir de ses vols majestueux d’avant d’être maculée. Ils ouvrirent brièvement le vestibule moribond ou s’empêtrait tout ça, jetèrent un bref coup d’œil le temps d’une tige blanche et refermèrent derrière eux. L’ami devra alors dans une forêt de tiges et la crasse des goudrons porter dans sa conscience le contenu encombrant de l’antichambre désignée. Faire le dur inventaire, le tri et ranger comme il le peut les cadavres et placards et les tessons de verre et les bouteilles vides comme des remords à sec, arides de ne pas savoir tout ce que l’on a fait. Ou de se délester de cette peine inopportune sur les épaules éponges du visiteur du soir qui venait de mettre un premier pied dans cette nuit qui n’était pas la sienne.

    La tache au dessus de la table était alors une marre, une masse bien obscure aux volutes mesquines qui chatouillait les crânes des dîneurs en dessous. Ce n’était plus une tache mais un spectre noir qui flottait comme une menace. Un nuage sombre au dessus des joies fausses. Les garçons parlaient affaires, la seule femme présente entretint l’ami perdu et le dernier arrivant, celui du tout début, ne s’intéressait plus. Enfin on dit des blagues, on tenta d’éclairer le morne marécage sous son brouillard funeste, d’habiller de joie l’enthousiasme de façade qu’on tentait d’acheter par des promesses et du vin. On se remémora des anecdotes passées, celles qui faisaient le lien et racontaient les épreuves et les camaraderies qui se jouaient encore autour des verres à pieds et des sets de tables désormais bien vidés. Rien n’y fit, les rires sonnaient creux, le spectre était toujours là juste au dessus de leurs têtes et rien ne l’en chassait.

    J’avais le cœur en peine que l’on se mente si bien et de réaliser qu’aujourd’hui était morte l’innocence de ce que l’on pourrait désormais bien faire ensemble. Les rires ne serait plus et les joies et l’entraide que couronnés de doutes et puis peut-être un jour, de honte et de disgrâce. Une envie forte de partir. S’enfuir. Le hasard avait fait que le départ fut nécessaire à loger un comparse en ma demeure. Je laissais donc là mes chiens et mon cheval, et le fenec rance qui lorgnait sur l’or du dragon patriarche qui régnait en ces lieux et avait pris ses quartiers et rejoint son sommeil. Ils passeraient la nuit autour de liqueurs prodigues qu’on partage en bons amis. Sans doute sont ils meilleurs à ce métier là et sereins de ne se faire dévorer par l’ombre qui planait et sous laquelle je les abandonnais sans me retourner, et je laissais mon ami à son sort dangereux de ne pas voir que rode noir un spectre au dessus de sa table.

    31 août 2023

  • Quarante huit heures

    Il y a deux semaines c’était le calme plat. Pour réchapper à l’écrasant ennui, Il y’a eu ce court voyage, la Bourgogne, la Haute-Savoie station de luxe, un retour à Paris dans la nuit de mardi. Et depuis quarante huit heures s’enchaînent surprises et bascules. Missives inopinées et bienvenues des amours anciens et ceux tous frais encore qu’on en est encore à fleur de peau, drames soudains aux contours incertains, la tourmente des frères borgnes, les coins de rues où nous hameçonnent les yeux qu’on rêvait tant, une rencontre ratée qui retombe comme un soufflet, le regret de n’avoir été Clarke Gabble, d’avoir eu du charisme mais un trop plein d’émotions.

    Alors je gèle sur place et je me sens si petit, comme un galet sur la grève, un tout petit radeau au milieu de l’Atlantique, il y a des giboulées qui font tanguer les fondations. J’aimerais être là pour tout le monde mais il faut souquer ferme et puis garder son cap, mouiller dans un comptoir et faire ravitaillement. Reprendre dans cette halte, des forces, des nouvelles cartes, faire régler son sextant.

    On reprendra la mer quand la lune fera signe et le ciel plus lisible sera moins nuageux. Les encablures sereines sont à portée de pagaies à moins que ce ne soient pagaies qui sereines seront sur les blurry encablures et gaiment dans le brouillard on saura mieux y voir.

    25 août 2023
    amour, été, chroniques, Journal

  • Cheval, chiens, chèvre

    La fenêtre du TGV Lyria est embuée et l’on voit encore moins la nuit à travers le filtre de gouttelettes alors qu’il ne pleut pas. Des petits points jaunes dans la banquise. La correspondance à Bellegarde fut un sujet d’inquiétude, c’était le dernier train, plus de peur que de mal. Il n’y aura pas d’hôtel au milieu de nulle part, d’arrangement de fortune.

    Un voyageur à chemise rose et chaussures de randonnée fraichement installé dans son siège gris tente de défaire dans sa tête le brouillon bordélique dans lequel s’entremêlent l’angoisse du retour dans la grande ville qui affole et hystérise les âmes qui y barbotent, l’angoisse des sous après lesquels courir pour se mettre à l’abris, glaner sa pitance ; et pourtant la douceur des derniers jours, le décor enchanteresque d’un château renaissance en bordure de rivière, un jeu d’amour de plein air au hasard des vieilles pierres, des ivresses harmoniques, des ébats saltimbanques, le confort d’un chalet délicatement moelleux tout cerné de monts, d’alpages et d’estivants en polos aux broderies rococo mais surtout l’irrésistible compagnie des animaux de basse cour.

    Deux chiens, un cheval et une chèvre ont fait chemin ensemble et cueilli sur la route le duvet des fleurs d’été qui poussent dans l’amitié, le vin, le frais du soir. Il fut bon d’être vivant, aboyer, hennir, bêler et faire des calembours et rire aux éclats et faire honneur au ciel qui avait mis ses habits de spectacle. La chèvre à chemise rose désormais loin dans son wagon, repense à tout cela, les pâtures amères qu’elle ruminait avant la transhumance, la douce parenthèse d’août, si courte mais si jolie que l’herbe en sera plus verte. Elle goûte les liens simples de ceux qui aiment vivre à gorge déployée, barboter dans les rivières, s’ébrouer dans le pré qu’habitent les gens de bien, qui se donnent une joie confiante comme on partage son pain.

    C’était l’histoire d’un pré, d’un cheval, de deux chiens et d’une chèvre qui revenait heureuse, chemise rose.

    22 août 2023
    été, chroniques, Journal

  • Les pâtes au thon

    Hier j’ai mangé des pâtes au thon. J’ai eu envie d’écrire ça. Hier il faisait chaud et moite et j’ai aussi eu envie d’écrire ça. J’ai eu envie d’écrire la frustration sourde, le lourd ennui qui pèse derrière les oreilles, sur les cervicales. Sur l’âme aussi. La médiocrité des journées d’orage quand l’orage ne crève pas. La sensation d’étouffer dans la semoule. De se noyer dans l’eau tiède. L’ambivalence umami qu’on éprouve face à la mort et l’amère recherche d’oblivion, de paradis artificiels et d’enfers duveteux. Qu’elle est forte l’envie de se foutre en l’air quand on se fait des pâtes au thon. Même aromatisées au citron, au paprika aigre-doux et aux herbes de Provence. Qu’elle est faible l’envie d’autre chose que celle là. Qu’elle est faible l’envie. Hier le monde était nul, aujourd’hui aussi depuis 12 jours. Il y a douze jours dix-neuf heures et vingt-neuf minutes j’ai arrêté de fumer.

    18 août 2023

Propulsé par WordPress.com.

  • S'abonner Abonné
    • Journal de Diego
    • Vous disposez déjà dʼun compte WordPress ? Connectez-vous maintenant.
    • Journal de Diego
    • S'abonner Abonné
    • S’inscrire
    • Connexion
    • Signaler ce contenu
    • Voir le site dans le Lecteur
    • Gérer les abonnements
    • Réduire cette barre