Dans ce ce texte qui suivra, la question abordée est celle de la dramaturgie des paysages, comment et pourquoi représenter des paysages au théâtre et comment la peinture met en reliefs des mouvements qui sont en jeux aussi sur la scène. Cette réflexion a eu lieu alors que je postulais à un laboratoire de recherche que je rejoignais par la suite à la Comédie de Caen – CDN de Normandie. Labo sous la direction de Sébastien Monfè. Il est possible que je le l’agrémente et le poursuive par la suite. Peut-être en y intégrant des éléments opérationnels venant de ma propre pratique.
Lettre pour jouer des paysages
Le paysage ça me fait penser au dépaysement. Est-ce à dire qu’il existe le paysement ? Le dépaysement c’est un événement, un bouleversement. C’est un mot qui porte en lui, dans sa sémantique, sa propre contradiction. Parce que pour se faire dépayser, il faudrait se faire payser. Par contraste. Et alors que l’on associe souvent le paysage à un état d’immobilité, on se rend compte que pour en circonscrire les contours il est nécessaire qu’il y ait eu un mouvement. Un événement. Qui englobe la totalité du sujet qui l’observe, qui en fait le constat en lui même, dans son corps. Le constat d’un changement d’état, d’une émotion, d’une certaine disposition à ressentir. La révélation d’affects ignorés ou inconscients recouverts par le voile de l’habitude.
Je crois que cette idée de l’évènement elle résonne particulièrement chez moi. Que c’est ça mon rapport au paysage. L’évènement. Quand j’ai eu dix-huit ans j’ai quitté le pays où j’ai grandi. J’ai eu la chance de vivre la première moitié de ma vie dans un pays très beau, j’imagine que tout le monde dit ça de son pays. J’ai eu la chance de l’arpenter un peu, entre désert et collines, entre les mangueraies fraiches et obscures et la rocaille sèche, entre la foule dense des marchés en ville et la pesanteur immobile de l’horizon faisant silence subtil. En quittant le Mali, j’ai eu la chance d’arriver en Normandie, c’est mon deuxième pays. La mer a pris le relais du fleuve. Garante d’avoir ici aussi un horizon subtil. Et il y a les crépuscules dorés sur les bocages vallonnés. La sédimentation a qui fait son oeuvre. Le stigmate d’un grand événement qui ramène la personne qui observe à la gravité de l’Histoire, au monde et à celles et ceux qui le peuplent. Je crois alors que la notion d’évènement ça résonne aussi avec l’idée de penser les paysages au théâtre, au delà du décor. Parce que finalement il se joue toujours quelque chose en sourdine quand on met à voir un paysage. Un mouvement intérieur ou extérieur dont on veut faire le témoignage. Alors de quelle quelle pièce en jeu, les peintres paysagistes se font-ils les dramaturges ?
Dans le cadre de la peinture, qu’est ce qui fait qu’un individu arrête son regard sur un endroit particulier et passera plusieurs heures ou journées à en extraire et ce qu’il voit et ce qu’il ressent ? Quelle scène se joue là ? Il y a forcement un aller-retour entre l’âme et la matière. Un mouvement. Une nécessité. Un présent. Aussi pour peindre un paysage il faut prendre position, d’une certaine manière. Être à l’endroit d’établir une perspective singulière qui aura de la valeur à être exposée ainsi, de cette position là. Peindre un paysage est hautement subjectif. Ce qui est représenté c’est plus qu’un paysage. Ce qui peut paraître contre intuitif. Même dans la représentation figurative d’un paysage réel, il y a de la fiction. De la même manière qu’un paysage imaginaire raconte quelque chose du réel. Caspar David Friedrich n’a peint quasiment que des paysages qui n’existaient pas et pourtant sa façon de romantiser le monde émeut ou questionne toujours et je suis sûr que nombreux sont celles et ceux qui font porosité devant son oeuvre avec l’intuition singulière d’embrasser, presque savoir, ce qui est raconté ou questionné là de ce que c’est qu’exister. Au delà de la question esthétique qui peut cliver. D’autant plus chez Friedrich. Il se joue là la question de la dramaturgie du paysage. J’ai lu que le sculpteur David d’Angers aura écrit dans ses carnet qu’il considérait que le peintre sentait « la tragédie du paysage » …
Finalement le paysage lui même est hautement théâtral. Le Cirque de Gavarnie est une formation géologique de la Vallée de Lourdes dans laquelle se joue une pièce formidable, celle du temps qui passe, celle des éléments qui prennent voix dans ce demi cercle énorme où chaque bruissement prend un écho sublime. Le sublime de ce qui nait et meurt se réveille et s’endort au fil du temps, le drame d’un climat qui se réchauffe, une tragédie humaine.
Il s’agit de réfléchir à comment faire théâtre avec le paysage. Comment embrasser ça ? Comment on « place le décor », comme acteur, comme dramaturge ; comment cela donne de la chair à la pensée en action / en histoire(s). En ce moment je travaille à un spectacle que j’écris au plateau, comme acteur et co-metteur en scène. J’explore la figure du nouveau conteur, c’est l’histoire d’un arpentage. Alors pour raconter la quête, la question de placer son décor, la question d’un paysage est très prégnante. C’est un des points sur lesquels je me pose le plus de questions, notamment celle de ne pas cantonner le paysage à la seule description, lui donner de l’espace, de l’amplitude, un volume, au même titre qu’un personnage incarné par un acteur ou une actrice. Par exemple je tente dans ce projet de faire vivre une interface internet comme un paysage, comme une géographie mais pas que, comme une présence, comme le sang. C’est un endroit de la création où il y a du pain sur la planche, c’est difficile (la question de représenter et faire jouer l’irreprésentable) mais réjouissant. Je me souviens, dans la pièce Rumeurs et petits jours du Raoul Collectif, il est question d’un pré, d’un cheval et d’une vache. C’est une émission de radio et cette histoire de pré c’est un aphorisme un peu anecdotique envoyé par une auditrice et lu par un des présentateurs. Seulement l’énoncé devient sujet à interrogations politiques, il s’élabore, disparait, revient et au fur et à mesure il devient un paysage – et un peu plus – sublime et signifiant; il y a même le bruit du Soleil. C’était inspirant, comme si placer un paysage au théâtre c’était la possibilité de créer des aller-retours, une organicité de la pensée en action, celle du spectateur et de son attention mouvante mais qui s’enracine dans un terreau installé là pour le collectif. Les conditions esthétiques, techniques et sensibles de la dialectique. Que la sensation intime qui émerge au milieu du groupe soit signifiante parce qu’elle né dans le même pays éphémère et qu’elle sera exprimable aux habitants d’un même lieu.
Alors l’une des questions que l’on doit se poser, peut-être, comme dramaturge ne serait-elle pas celle de l’accueil ? L’accueil la pensée, du regard, de ces humains réunis pour être observateurs d’un mouvement dans l’espace, d’un évènement dans un volume, l’évènement de leur propre déplacement, dans un théâtre, dans une histoire. Comment créer un paysement temporaire pour le bien du spectacle ? Pour qu’il y ait ce mouvement, ce dépaysement ?
Mars/avril 2025
Après propos : De temps à autre, j’écris des textes théoriques sur le théâtre. Souvent pour répondre à des appels à candidatures de stages dans des institutions théâtrales. Plutôt que d’écrire une lettre de motivation j’écris un essai ou une ébauche sur le théâtre et je tente d’avoir une réflexion thématique sur l’art dramatique et les conditions matérielles pour l’exercer. J’ai décidé de donner une place à ces ébauches théoriques sur ce blog car penser au théâtre et la dramaturgie occupe une grande partie de mon temps. Il m’est aussi venu le goût d’exprimer et de transmettre ce que je conçois et analyse dans ces pratiques, qui sont mon métier. Parce que je pense qu’il est important de savoir penser ce que l’on défend. J’aime les manifestes, je pense que pour que quelque chose soit défendue par un manifeste il faut y adhérer, on ne peut y adhérer que si elle est solide. Pour celles et ceux qui ne sont pas intéressés par le théâtre et la dramaturgie ou les écrits théoriques en général il est possibles que ces textes soient un peu plus difficiles d’accès car ce seront des textes techniques.
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