Terre rouge

tatata —-

tatata
Ta ta ta


ta
ta


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Fuyez

Fuyez

êtes vous fous ?

non ?

alors fuyez
Ne restez pas ici. Fuyez 

Pourquoi me regardez-vous
comme ça avec vos yeux boules de bowling ? Fuyez 
Vous ne m’entendez pas ?
Vous ne me comprenez pas ?
C’est mon accent peut-être ?
C’est pourtant simple : FU – YEZ !

Ne voyez-vous pas les signes du départ ?
Tout jusque dans la terre crie à l’exil.
Les margouillas courent à reculons sur les murs de béton chaud,
les œufs des tourterelles amaigries surgissent au monde,
fêlés d’une vie qui ne naîtra pas,
les moutons cornus piétinent leurs agneaux assoupis
et les vieilles autos cabossées,
autrefois si bruyantes surgissent et disparaissent
furtivement dans de gros nuages de poussière rouge
sans que personne ne se retourne sur leur passage.

Les signes que demain ici
ne se lèvera plus de la même façon
sont sous nos yeux.
Nos gros yeux boules de bowling.

Alors sortez-vous les doigts des yeux et courez.
Courez jusqu’à en perdre haleine,
courez jusqu’à ce que de grosses ampoules se forment à vos talons,
courez jusqu’à ce que ces grosses ampoules
saignent de la lymphe jaune
qui colle aux chaussettes,
courez à vous en rompre les genoux,
courez à vous en teindre le pantalon de poussière rouge,
courez vite, très vite, à couper la mer en deux,
courez vite, très vite, ne vous arrêtez pas sur le sable,
il y a des chiens de garde qui courent vite, très vite,
il y a les gardes qui vont avec, ne vous arrêtez pas,
courez dans l’intérieur des terres
et cachez vous dans un puits.

Cachez-vous à la faveur de la nuit et demandez
l’approbation du jour
qui est si sévère envers ses nouvelles brebis.
Bêlez à pleine gorge et fondez-vous dans le troupeau,
peut-être que vous serez saufs.
Peut-être que votre corps n’essuiera pas
d’attaques dans son intégrité. Peut-être.
Peut-être que notre esprit,
mon âme, ton âme, votre âme, sans doute,
elle va s’esquinter salement. Sans doute.
Elle va en chier et ça fera mal aux couilles.
Ça fera mal au cul. Aux ovaires. Aux gonades.
Salement.

On nous repeindra la face couleur crachat,
une teinte qui n’existe pas sur les nuanciers ;
On nous l’appliquera façon crépi
et on se baladera avec
comme des gros chtars sur la gueule
et on restera fiers. Et parfois,
on sera en colère et on cassera la vaisselle.
Parfois on foutra le boxon.
Parce que cette peinture sur le visage
elle nous brûle à la gorge.

     Plus que tout, on veut se fondre dans le troupeau 

comme les autres brebis,
alors on repose la vaisselle
doucement,
tout doucement et
on bêle avec les autres.
Comme les autres.
De notre plus belle voix.
De notre plus bel accent.

    Un jour peut-être 

on ne nous refera plus la gueule au crépi,
on nous laissera la gueule en paix et
notre esprit, mon âme. Ton âme. Votre âme
ne sera plus confrontée qu’à sa propre douleur.

    Une douleur d’ici. 

Une douleur de la terre rouge, terrible :
quand le décor de nos souvenirs n’existe plus.
Quand le théâtre des scènes de notre enfance
aura brûlé jusqu’à la dernière corde,
jeté à bas par la folie des hommes raisonnables et
la gourmandise des gens mieux.

    Dans quelques jours, 

quelques mois,
quelques années,
dans quelques pluies,
quelques criquets et
quelques thés très noirs et très sucrés,
la terre rouge qui m’a vu naître,
la terre rouge qui aura entendu
mes premiers cris d’enfant
n’existera plus sous le même soleil.
Un drapeau pirate planté en son sein.

    On en parlera au passé et 

mon cœur saignera mais
sans doute il y avait
de bonnes choses à revendre,
cachées sous la poussière rouge et
les femmes sont bonnes et pas chères.
Surtout pas chères.
Quand c’est le client qui fixe le prix.
Ce sont des choses qui valent le coup.
Quelques machettes,
quelques morceaux de textes bien choisis,
quelques projectiles bien projetés et
quelques vies.
Ça vaut le coup.

Ici, il y a un beau paquet d’histoires.
L’histoire de mon oncle qui a bu avec Kevin Costner
mais aussi des histoires intéressantes.
Et vraies surtout… Kevin Costner,
il est jamais venu dans le coin.
Rien que ça c’est une histoire.

Le problème c’est que les histoires
vraies, on les achète pas.
Au pire, on les invente.
Alors, c’est pas si grave
si on les perd,
ils pensent,
sans doute.

Alors
ils cassent la terre rouge.

Alors,
c’est un morceau de nous
qui s’effrite dans nos yeux roses.

Les autres brebis, les brebis de là-bas,
elles bêleront quelque chose
au sujet d’herbe plus verte ou
quelque chose comme ça.

Nous on pensera fort que
les brebis de là-bas,
elles n’ont pas le monopole de l’amour du terrain,
des arbres dessus et de l’eau qui y court.
On le pensera fort mais
on ne le dira pas.
On ne le dira pas
parce qu’on connaît un terrain
où l’herbe ne sera plus jamais
verte
puisqu’on y sème
du sel
dans les esprits.

On casse mon terrain de terre rouge.
On détruit à coups de pioches prêtées
les fondations de ce que je suis.
Les fondations de moi.
On repeint au phosphore
le sol qui a porté mes danses d’adolescent.
On a violé la mère terre devant ses enfants
et les enfants violeront la mère terre.
Pour faire ça bien.
Pour qu’il ne reste plus rien
de nos envies de terre rouge.
Pour que l’on oublie.

On repeindra les mémoires
à coups de pied,
à coups de textes et
à coups de dieu

et bien peu
oseront se souvenir.

Pour que ma terre,
elle ne meure pas
il faut se souvenir.
Souvenez-vous.
Alors Fuyons.

Novembre 2016

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