La pièce se passe la nuit, il y a deux personnages. L’acteur et l’actrice doivent être très sympathiques mais un peu lents à la détente. Il se peut qu’ils ne soient pas sur scène mais ailleurs, absents. Volontairement ou pas.
/
Il se sentait étranger à soi et pourtant bien là. Comme si l’expérience d’être lui avait subtilement changé, s’était décalée. D’un pas sur la gauche. Le côté du cœur. Ce n’était pas de la panique qu’il ressentait mais une sorte de tranquille étonnement face à ce déplacement inattendu. Était-ce cela que l’on appelait un mouvement de l’âme ? Et était-ce pour cela que l’on appelle les témoins privilégiés de ce mouvement, des amoureux, des amants ? Des mots qui portent en eux l’idée qu’une personne et l’endroit de son voyage et de son véhicule sont étroitement liés. Les astronautes voyagent dans les étoiles, les cosmonautes dans le cosmos et les amoureuses se meuvent sur l’âme. Il y a des vagues là. Les amants sont des marins. Et comme ce n’est pas l’homme qui prend la mer… Il ne poursuivit pas cette réflexion. Il se dit alors que ça allait bien toutes ces métaphores exubérantes et d’étoiles et de cape et d’épée et d’homme et de mer. Le sentiment qui le traversait n’était pas exubérant, le déplacement effectué, si minime, si subtile, presque imperceptible à l’œil non averti. Imperceptible à l’œil averti aussi. Ce ne sont pas des choses que l’on voit, ce ne sont pas des choses qu’on dit. On les crie, on les chante, on danse dessus, on se les murmure au creux de l’oreille, on les fait glisser sur l’épiderme frémissant d’une nuque, sur les nœuds astucieux, allègres et fébriles d’une main et parfois sur les ponts des vieilles villes la nuit quand la scène se couvre de la patine dorée de l’éclairage public et que dansent sur l’eau noire les reflets jaune pale des fenêtres insomniaques, les touches vertes et mouvantes des taxis libres, la petite pointe de rouge couronnant les grues aux loin qui dans quelques heures reprendraient leur incessant ballet, quand danse, autour de ce moment suspendu, la cité endormie sous la lune presque pleine, quand le silence fait comme un duvet autour de deux personnages qui se voient, qui ne cessent de se reconnaître, que les mots se déposent avec délicatesse, un tendre bercement, que, surprise, dans un regard au milieu de tout ça, soutenu, tellement beau que les visages se meuvent, les lèvres vont vers le ciel en deux petits angles aigus, nacrés de joie et d’amitié, surprise, il apparaît quelque chose qu’on ne cherchait pas et qui trouble et qui fascine et bouleverse et scintille et émeut et percute et révèle, révèle surtout la présence d’un mystère, l’existence du sublime, qu’il était… tout petit, tout petit-petit-petit, précieux, sacré, et presqu’imperceptible, caché dans ce moment révélé par la lune. On se les murmure là, sur les ponts dans la nuit, ces choses-ci et parfois on ne se les murmure pas. Il avait été pris au dépourvu.
Des coulisses jusqu’à la scène, les personnages avaient promené leur conversation comme seules les heures tardives des soirs dimanches peuvent permettre de s’entendre. Ils avaient parlé. D’être une femme et d’être un homme, du désir d’être à soi tout en étant au monde, de la sensation d’échapper à soi même, de l’incomplétude de l’être, de l’endroit bloqué de la conception, l’endroit de l’élaboration du geste comme une arabesque empêchée. Il la trouvais sévère avec elle même, presque dure et se disant cela il se dit qu’il et elle se connaissaient depuis longtemps. Presque bien. Bien, étrangement bien. Juste assez pour se connaître mieux. Il l’admirait dans sa façon d’habiter la capitainerie de son existence. Dans sa capacité à faire advenir dans la joie des artefacts du creux d’elle même comme un chant de la sincérité et faire de son mouvement une poésie sensuelle et en laisser la trace, un souvenir tangible. Il admirait la rigueur volontaire et laborieuse qu’elle déployait pour s’assurer la matérialité de sa condition. L’élégant équilibre, la balance harmonieuse qui payait le sérieux d’une grande fantaisie et la poétique d’une belle abnégation. Jusque récemment ils ne s’étaient vus qu’à deux pendant plusieurs années, quasiment une décennie, ponctuellement, sans presque jamais rencontrer l’entourage ni de l’un ni de l’autre. C’était une relation qui n’avait existé que pour eux seuls et leurs proches semblaient être des personnages de roman, des protagonistes d’un récit dont ils étaient extérieurs. Cependant ce soir là, les noms évoqués n’étaient pas inconnus. Les événements qui jalonnent la vie, le chemin romanesque que c’est, étaient familiers à la mémoire de l’autre sans qu’il fut même besoin d’en faire la mention. C’est alors qu’il constatait pour lui même cette proximité là, tandis que la conversation glissait sur les ruelles et les quais, qu’il commença à prendre la mesure du lien qu’il et elle avaient su tisser. Elle et lui se connaissaient, peut-être bien.
Il trouvait des échos dans la réflexion qu’elle lui exposait, une aspiration sincère à s’élever au dessus de soi-même, d’une certaine surface. Celle de faire advenir à l’état d’existant le tout petit-petit-petit bruit, la fanfare muselée qu’il y avait en là dedans, lui donner liberté. Ou alors il ne s’agissait pas d’élévation, pas seulement, mais plutôt d’épouser la surface, de grandir ce sens de faire porosité avec la peau fragile du monde. Il avait eu le sentiment, alors qu’il repensait à cette nuit là, à l’heure de ces quelques respirations sous le reflet nappé d’ivoire de la grosse boule dans l’encre du ciel qui avait baigné leur sourires échangés et sa timidité ; il avait eu le sentiment de faire l’expérience de cette porosité là. De se remplir à toute vitesse d’une substance inconnue, révélatrice, dense comme un secret précieux, douce, euphorisante et comme à chaque fois qu’il effleurait le bonheur ou tout ce qui semblait avoir le goût d’être heureux, il fut pris d’un vertige.
Dans son trouble inapprivoisé, le personnage que nous appellerons le personnage I, appréhenda d’être percé à jour, de se faire démasquer comme il venait de se démasquer lui même et de créer du chaos, de faire du dérangement. Il y avait dans le regard clair du personnage L, nous l’appellerons L ce personnage là, un reflet confiant et doux d’une intensité qui à la fois lui inspirait une joie immense et une pudeur, une timide discrétion, presqu’une culpabilité qui le forçait à parfois regarder à terre et revenir, à la Seine, à la Lune et revenir encore vers le plus beau visage du monde dans le plus beau moment du monde dans une ville qu’on trouvait belle et qui indubitablement l’était parce qu’elle offrait ce reflet là. Le scintillement d’un grand trésor, celui d’une âme bonne, peut-être la meilleure, cachée sous ces yeux qui allaient aux siens comme s’ils tendaient un fil ; cachée derrière cette peau, ces chairs et ces fluides et dans ces os, au plus profond de l’assemblage de cellules, d’ions, atomes, électrons, molécules et protéines, d’acides aminés et de bactéries ; cachée dans cet assemblage là, baroque, une symphonie organique, fruits de hasards et d’étranges occurrences, propulsée dans l’Histoire, l’univers et la méta-physique. Au milieu de ces circonstances qui avaient emmené ces deux entités au milieu d’un pont la nuit, le personnage I, alors avait trouvé bouleversant de se retrouver là et d’observer l’agencement de la scène dans laquelle il jouait sans s’en être aperçu. Il fut bouleversé d’observer qu’il ne connaissait pas la suite de la pièce en cours, ni comment elle s’appelait, pourtant il avait la forte intuition qu’elle était belle, que ce n’était pas un drame, il y aurait peut-être des tristesses mais il y avait de la joie surtout car c’était sur ce registre là que les deux interprètes n’avaient cessé de jouer depuis l’antichambre du théâtre, à leur première rencontre, avant même le lever du rideau. Il se demanda si le personnage L traversait aussi ce subtil bouleversement, cette valse arrêtée sous ce gros lampion dans l’air ; si pour elle aussi le reflet de la lune ce soir là sur son visage à lui, diffracté dans son œil et mordorant ses lèvres animées par la joie avait la teinte joliesse des petits moments d’amour et si l’occurrence improbable de la présence de l’amas de chairs et fluides et ions, atomes, molécules, acides aminés, cellules et bactéries arrivé là par hasard entre le quai aux fleurs et l’ile au roi et qui constituait I et qui lui faisait face, dessinait un événement heureux, une incongruité bienvenue dans la course du temps, une exception à chérir, une intuition du bonheur.
I et L sur le pont la nuit qui se faisaient des chatouilles avec les yeux et les modulations de la voix et l’allegretto pétillant de leurs muscles faciaux, facétieux, ravigotés de se voir pris dans cette farce impromptue qu’ils n’avaient vue venir et qui les faisaient doucement vaciller. Le fleuve pour seul spectateur. Peut-être Pierrot plus loin qui rangeait sa lunette pour observer les reliefs extraterrestres et les étoiles empoussiérant la grande nappe qui faisait décor, Pierrot qui abandonnait le tréteau posé sur l’eau à ses deux camarades de la Commedia pris à jouer leur bouffe improvisée sur une variation poétique papillonière. Registre inattendu. Réjouissant. Rougissant, leurs visages empourprés, remarquables s’il n’y avait la nuit et le projecteur naturel satellite de la Terre qui réchauffait l’image, les carnations attendries. Arrivés sur la scène d’un premier mouvement initié de la coulisse, une coulisse longue qui ressemble a un carrousel, ils avaient croisé des personnages sur le départ et l’autre avec son accessoire qui leur montra le ciel et installa le décor. Alors le personnage I qui était sensible aux peintures de théâtre remarqua la toile au fond, au bout de la rambarde et en deux pas entraina L au bord du monde où ils pourraient l’espace d’un instant observer le silence qui faisait musique sur la ville entiêdie par le jour, se rafraichissant dans le soir et écouter la danse espiègle que faisaient les couleurs, la lumière, l’ombre et l’eau, révélant des contrastes délicats comme une première fois. Là, il y eu des distorsion dans la courbe du temps. La conscience aiguë que ce moment existait, que la vie avait là une densité particulière, fluide, spiritueuse presque et pourtant pleine et solennelle, de la solennité panoramique qu’ont ces moments où l’existence nous offre à la contempler, d’en être des témoins rassemblés. Personnages et spectateurs en une frontière brouillée, absurde et magique, jubilatoire.
Et alors que ce sentiment installait sa présence, l’anticipation de sa fin – l’idée que ce moment sera rompu, qu’on était éventuellement seul.e au monde à en approuver le subtile plaisir, la mystique sensation d’une résonance avec un quelque chose d’indicible et mystérieux -, émergea une silhouette se profilant sur la ligne d’horizon, immobile, expectative, vigilante. Une vielle nourrice pour les espoirs aventureux et naïfs qui avaient eu l’inconséquence de sortir de la boite et de mettre un pied trop téméraire dans un jardin trop beau pour eux. Les désirs sont souvent chaperonné par cette figure là, qui appréhende, surveille et guéri. Puni aussi. D’avoir osé. Se laisser. Aller.
Un jour quelqu’un a dit « je ne veux pas savoir quel goût ça a les fraises si c’est pour en manger qu’une seule fois ». Peut-être cette scène là, c’était la scène du gouter, dans son panier d’osier. Goûter c’est oser.
« Peut-être est-ce cette heure là ? L’heure du goût des fraises ? » il se peut que les personnages se demandèrent cela.
Seulement, comme la sonnerie qui marque la fin des libertés d’enfants, il y eut ce mouvement, celui de se résigner à céder le songe au réel. Ne pas faire de vague, ne pas se laisser surprendre par le remous, qu’on pourrait causer. Par respirer trop fort ou parce qu’on était flous. Parce que le fleuve en dessous faisait une grande carafe qu’on ne savait plus naviguer. Alors il fallut bien se désamarrer de la rambarde. Se résoudre à laisser à la nuit l’irruption malhabile d’un chœur dans un panier.
Alors le carrousel repris. Le personnage L habite tout au milieu de l’ile. Au numéro 8 qui ressemble à l’infini.
Tout commence par un point. Alors le croisement de ces deux boucles entremêlées qui font un sablier devint le centre d’un grand cercle, un disque, que le personnage I sillonnera pendant plusieurs semaines pour trouver des réponses au mystère qui était né là entre une passerelle et un pas de porte, sous la lune ronde au milieu de l’eau. Les deux personnages se quittent là, c’est la fin de la scène. Rien n’a été dit de tout ce qu’il advint. Le personnage I se met en selle, sur un vélo trouvé qui ne s’arrête plus et porte avec lui un secret dont il est seul détenteur et qui se fera plus gros à mesure que les jours passeront. Il est inoffensif encore ce secret, alors qu’il traverse le fleuve sur ses deux roues, que l’air est rempli de frais et de l’odeur du jasmin embrassant les visages, gonflant les narines, remplissant la gorge, une grande éclaboussure. Il se dit alors que cette année, à cette saison, c’est la première fois qu’il remarque l’odeur du jasmin la nuit, avec une telle intensité. Ont-elles toujours été là ces fleurs que d’ailleurs il ne voit pas ? Le personnage se dit que c’est ce qui arrive quand on joue des scènes la nuit, on se met à croire au moindre mouvement dans l’obscurité comme annonciateur de péripéties. Devant l’irruption de l’inattendu, la manifestation de la grande coulisse dans le fort lointain où se meuvent les machines de scène, il se sent heureux que l’univers lui ait révélé ce petit quelque chose, un bruit de couloir, un savoir inédit et il se résout à lui montrer de la gratitude et laisser au pont et à Pierrot le souvenir de ce moment là, comme une offrande à la grande cohérence qui fait des causes et des effets et le temps pour les contenir. Que pouvait-il faire d’un tel secret, lui qui ne savait si le personnage L en avait eu l’écho lui aussi, ressenti la mystique contagion, la commune expérience d’avoir le cœur au bord du monde. Ensemble ils ne savaient jouer que des farces, la comédie. Le numéro était rodé, c’était une affaire qui marche et puis ils n’avaient su improviser sur cette musique là, celle dans dans la carafe. Et puis il n’oserait en parler, se parer de ridicule pour une simple petite scène dans un script tout a fait banal et quotidien, d’admettre qu’on jouait à côté, mal, un rôle qui n’était pas le sien dans un costume trop grand. Alors le personnage I fait un choix solitaire et vorace. Tout garder, avaler tout ce qui avait éclot dans la lumière nocturne, l’enfermer dans son ventre. Le personnage L n’est désormais plus dans la scène qui suit, celle du vélo et le personnage I qui se croit dans la coulisse ignore qu’il joue désormais seul, de côté, mal, comme il peut.
Entre deux coup de pédales, sur le chemin de la loge, le personnage I repense à la pièce, il fait de la dramaturgie comme s’il avait son mot a dire sur le déroulé de l’action, il se demande : faut-il nécessairement des flammes déclarées ? Ne pourrait-on apprécier la valeur d’un sentiment sans en faire grand cas, en savourer l’évènement et clore le moment comme on referme un livre ? Il se senti capable d’en faire le recel, il le croyait sincèrement, de garder au coffre ce sentiment nouveau et l’examiner dans la confidence de son âme, le piquer d’une épingle dans le dos, lui mettre une date, une étiquette, un nom savant, l’accrocher au mur dans une vitrine de poche, passer devant et y jeter un œil distrait, détaché. Peut-être serait-ce là le sujet d’une petite nouvelle. Il y a des représentations exceptionnelles, sans doute était-ce de celles là. On se la racontera quand on sera un vieil acteur, une vieille actrice, se dit-il, avec les occurrences heureuses, les textes oubliés, les trébuchements, les ovations et les moments de grâce. Alors qu’il tentait de se convaincre de la trivialité des choses merveilleuses et qu’il survolait la ville sur sa monture bleue, légère dans son transport, il ne savait pas qu’en observant la lune, des petites poussières stellaires s’étaient déposées sur la pellicule qui lui recouvrait le cœur et que désormais celle-ci était constellée de petits éclats sublimes, indélébiles, qu’il y avait la trace boréale d’avoir approché les pôles, les deux extrémités du sablier, qu’on s’était réunis en son centre et qu’on avait cru entrevoir dans le regard de son partenaire de scène une promesse absurde de naviguer à deux sur la peau fragile du monde, celle-la même du début. Le personnage I l’ignorait encore mais sur le disque qui était né autour de ce point hasardeux et qu’il allait arpenter longuement et en tout sens, une ficelle à sa traine… il ignorait qu’allait se former une grande pelote volumineuse dont il ne saurait quoi faire ni à qui l’offrir car il jouait tout seul. Il était venu les mains vides et était reparti le cœur plein, dans le soir qui sentait la Seine et le jasmin.
Écouter :
Haendel – Sarabande (mais à la flute par le groupe Micamac de Concarneau en 1989 dans l’album Bach en stock – c’est tout petit-petit, pas si bien enregistré mais c’est beau)
Ryo Fukui – It could happen to you
Shostakovich – Jazz Suite No. 2: VI. Waltz II
Liszt – Liebestraum No. 3 in A-Flat Major – par Yundi Li
Laisser un commentaire