Je pense souvent à Sarah et à Mark. Je pense souvent à la mélancolie, le mot qu’on dit quand c’est joli. Avant que ça ne sombre. Sombre, voilà, ce mot est dit, annonciateur d’obscurité. Celle dans laquelle Mark et Sarah se sont évaporés. Sarah et Mark ont été archéologues du malheur et se sont perdus dedans, ils ont été punks, peut-être plus que quiconque, politiquement, radicalement parce qu’ils ont fait acte, et n’y ont pas survécus. Alors je me pose la question comment fait-on quand ont a été témoin de la monstruosité à l’œuvre, de la violence dans laquelle infuse nos sociétés et nos individualités, nos âmes baignant dans la solution décapante presque chlorhydrique de ce qui compose le contrôle ou sa perte. Mark et Sarah victimes ultimes de de cette violence qu’ils retournèrent contre eux même, lui et elle dont j’ignore s’ils se connaissaient. Témoins, victimes, coupables et prisonniers.
En prison, Rosa Luxembourg tenait un herbier. C’était certes un enfermement particulier que cette peine là mais alors qu’on la privait de liberté, elle la prenait malgré tout, cette liberté là de voir dans le monde, désormais plus restreint, les pointes de couleurs qui persistaient. Elle en a fait plus qu’un livre d’images, un livre de souvenirs et de choses vues auxquelles s’accrocher, elle en a fait un recueil de fleurs, un livre-bouquet, une guirlande de poche pour les cas de prison. La lutte comme une danse sous des guirlandes guinguettes et les vibrantes notes des musiciens du dimanche. C’est ça que je perçoit de Rosa. De Sarah et de Mark c’est quelque chose de complètement différent qui me parvient, un abandon sublime et triste comme l’encre en volutes se dissout dans l’eau. Il y a cette chanson que j’adore dans laquelle Neil Young gémit « it’s better to burn out than to fade away », il est préférable de se consumer (j’aurais eu envie d’écrire de s’enflammer) que de s’effacer, de disparaître, de s’estomper (j’aurais eu envie de traduire par s’évaporer). Je ne sais pas si Rosa Luxembourg s’est consumée mais je sais qu’elle s’est enflammée.
Quant à Mark et Sarah, la réponse n’est pas si évidente. Il est pourtant question de la flamme, celle qui ne persiste pas et la lumière s’éteint. Que la lumière fut, c’est évident. Sarah et Mark ont brandi un flambeau et dans ce Londres humide capitale du monde marchand – terre dissonante de naissance du libéralisme, de l’Earl Grey et des Clash comme de la pudibonderie victorienne, terre de la violence grise sous des apprêts de bonne conduite et d’excentricité insulaire -, ont dit : « regardez donc les parois de m/la caverne. Les reliefs et les traces dans je/nous sommes imprégnés et voilà pourquoi j’ai /avons le cou tout tordu, le plafond va de biais, on marche sur la tête et le monstre tout au fond me tend dans tous mes/nos muscles et j’arrête de respirer. Car il y a des monstres au fond de la caverne. ».
C’est Sarah qui les voit le mieux. Tapis dans l’obscurité, ils l’accablent depuis toute petite et l’ont couverte de morsures qu’elle sertira de poésie, flamboyante oui, de la flamme morbide et superbe dont ont décore les bûchers. Pas ceux des vanités, ceux qui pensent cela n’ont rien compris. Le bûcher de la banalité du mal qui tombe n’importe où comme la faute-à-pas-de-chance et pourtant qui enserre et qui contamine, qui devient presque une nécessité, un lifestyle, un besoin, ressentir ça. La souffrance originelle. L’endroit de la frontière, le carrefour qui rend fou, l’accès à trois pays celui des victimes, des témoins et des coupables alors que les prisonniers font des tours de rond point. Les morsures étaient si belles sous les feux froids des projecteurs du Gate Theatre, un beau rose nacré et sur ses hématomes étalés on pouvait y voir des nuances délicates de vert, de violet, mauve, de rose et de jaune, ocre et de bleu, les couleurs de l’arc en terre, celles que ne voient que ceux qui ne savent vivre que les chairs à vif d’avoir survécu à la bave acide des monstres des cavernes. Seulement dans les moiteurs étouffées des grottes mal habitées les plaies se gangrènent lentement. Sarah ne réussi pas à se sauver, le voulait elle seulement, n’était-ce pas trop tard ? Il y a eu l’amour qui lui fit un sursis mais la nécrose persista et elle n’en survécut pas. Il y eu l’amour oui, comme remède désespéré de ceux qui ne savent plus aimer comme cela doit se faire et ne le font que trop fort ou pas assez, de travers, en mordant à leur tour, qui aiment comme des éléphants dans des magasins de porcelaine (anglaise pour le thé), comme des pompiers pyromanes. Sarah elle aima comme le fils de Dieu et nous dit « tenez ceci est mon corps, je vous pardonne et je m’abandonne à la damnation éternelle ». J’aime Sarah. Tendrement. Elle fut bonne et généreuse. Parce qu’elle pris soin de son prochain comme dernière volonté, nous laissant la trace de son martyr, celle de son sacrifice. Je pense souvent à elle.
Mark je ne sais pas trop quoi en dire. Mark est moins évident, il prend des détours. Mark a tissé des amulettes, ça lui qui lui a permis de tenir un peu plus longtemps que Sarah. Mark a tenu un magasin de sermons, c’est un chaman théoricien, c’est le roi du transfert de la chair aux mots, au concept. Tandis que Sarah elle exhibe tout, les entrailles fumantes dans la réalité froide. Mark c’est le genre de personne qui fait la distinction entre réel et réalité, il y a des gens comme ça. Il a échafaudé des systèmes, une tuyauterie savante pour canaliser l’obscurité, le yeast qui lui coulait dedans jusqu’à le faire goutter sur ses fascicules de cours car Mark est professeur, sur les pages internet, dans un livre important, pour signifier et mettre a voir que ce qui déconnait, ce n’était pas lui mais le monde autour. Cette mélasse de jus de viande. Il s’est donné du mal avant de se donner la fin. Parce que nos futurs sont annulés et que certains sont plus sensibles que d’autres à l’absence de transcendance, ou pour le dire de manière moins pédante, l’absence de grands mystères, la possibilité d’un ailleurs et d’un vertige, les grandes rafales de vents, les embruns dans la gueule des grandes découvertes. Le goût du sel face à l’inanité de la stase, vase, ce principe d’existence cantonné à la roue du hamster. Quand on n’est plus en quête de la signature aromatique du désir, la saveur de la première étincelle dans le cosmos tout obscur. Les fleurs glanées dans les épopées nues. Les grandes découvertes qu’importe soient leurs tailles et les mystères abyssaux des fontaines claires au son cristallin des tous petits jardins qu’on cultive en secret. Le secret du jardinier et du coureur de Marathon. Qu’y a t’il de moins mystérieux que la réalité transactionnelle d’un monde dans lequel chaque parcelle de ce que ça veut dire être humain est désormais moulé sous l’étiquette désignée et immédiatement disponible (moyennant finance) d’un fétiche marchand ? Tout et nos âmes, et ce qui les constituent : les nourritures terrestres et celles des dieux que les sociétés primitives sécrètent et partagent en cercle autour du feu, tapent le rythme et frémissent ensemble autour des mots sacrés, des symboles qui naissent dans les cœurs qui résonnent, qu’on emporte avec soi pour faire sens du dehors dans notre solitude. Mark semble avoir cherché à démontrer de la façon la plus sourcilleuse possible « la connexité de la psychopathologie individuelle à l’anomie sociale ». Il écrit noir sur blanc des phrases comme celles-ci. Comme des jerricans de substance complexe jetée à la mer. Des télégrammes illisibles et pourtant lumineux. Il y a chez lui une clairvoyance si crue presque amère et froide, chirurgicale, les vapeurs chimiques. La lucidité avec laquelle il décrit le piège qui lentement se referme sur lui est presqu’effrayante. On en vient à craindre pour notre propre vie, elle aussi locataire de la même salle aux milles supplices. Alors on referme le livre, la porte sur le caveau noir où git son monstre morne et des petites entités de chair et de sang, des boules de vivance quand il parle de musique. Heureusement qu’elles sont là, elle font un peu de lumière. Il y a un Minotaure dans ce qu’il a laissé derrière lui. Se perdre dans son labyrinthe mental que les années colmatent c’est s’offrir à une chasse dont on devient la proie et il y a de la Jungle qui résonne, assourdissante et elle fait valdinguer l’oreille interne dans un rythme effréné, une cathartique libation de nos corps mécanisés, de nos esprits algorithmés. L’hymne percussif et clinique des citoyens de la frontière (ce terme est très important pour moi), la bande son de la fuite sans issue, une invocation désespérée presque déjà morte pour se sortir la tête du Low Mind Land, pour échapper au stigmate de l’annihilation. Il a planté cette jungle là pour enfermer le monstre mais il s’est enfermé avec lui dans son boisseau touffu. Puisse son âme avoir retrouvé la nuit profonde, celle des temps et des terres sacrées que ne dévorent pas ni les néons ni la lumière bleue de nos écrans tous lisses, la lumière crue de la table d’autopsie. Puissions nous le pardonner d’avoir fait cette sémiologie du désastre, le portrait robot de la psyché de l’Hydre qui peut effaroucher et imprimer en nous un sentiment fort de l’impuissance et prématurément instruire l’abandon, nous priver du courage de s’accrocher à la vie, à ce qui persiste de sublime comme les fleurs de prison. D’ouvrir la porte au Minotaure et le laisser sortir. On m’a dit qu’il faut parfois se laisser couler, toucher le fond, taper du pied pour remonter. C’est sans doute vrai et il est vain d’ignorer les laideurs de la vie, le règne des faussaires et leur grande escroquerie, la tentative d’esclavage, d’emprisonnement, d’asservissement de la totalité de notre être. Seulement à trop scruter la corde qui nous aliène on en vient à en serrer le nœud si fort qu’on en étouffe. Il faut savoir faire des pas de côté. Faire un refus, changer le programme, faire le printemps, rendre son badge et son flingue. Mark a prôné que pour se sauver il fallait du psychédélique et du déliriel. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Dans ce que je perçois de l’intimité de Sarah et de Mark et ce qui résonne dans la mienne et qui m’a enfermé, j’en retire l’impression que ce qui sauve les citoyens de la frontière ce n’est pas la promesse des paradis artificiels et le sable mouvant du délire mais bien le réel, celui dans lequel existe les rayons de lumière, le rayon doré qui perce à travers les barreaux et qui sauva Rosa Luxembourg. Cultiver les petites choses simples pour les mettre en terreau, cultiver son jardin, faire repousser la forêt ou repeupler la steppe d’un troupeau de belles choses. C’est ça faire résistance, c’est faire de la poésie. La poésie ça pousse dans le réel, c’est une réalité.
POST SCRIPTUM
J’ai écris ce texte en pensant à Sarah Kane et à Mark Fisher.
Sarah Kane fut une metteuse-en-scène et auteure de théâtre anglaise des plus marquantes du vingtième siècle. C’est une des figure de proue du théâtre In-yer-face, le théâtre dans-ta-gueule qui accompagne le mouvement punk dans les années 90 et la musique nihiliste de Joy Division. Elle a laissé derrière elles des pièces perturbantes et magnifiques qui traitent à la fois du traumatique et du sublime. Un jour quelqu’un de spécial en a laissé une dans ma boite aux lettres, Manque. Je crois qu’à ce moment là j’ai eu beaucoup de chance et que ça n’arrive pas à tout le monde. Depuis je relis tout. C’est peut-être une des dernières choses qui me raccrochent encore au théâtre pour lequel j’attends que le désir renaisse, alors qu’il fut tout. Sans doute que je n’aurais pas écris ce texte sans cette personne et sans Manque. Sarah s’est suicidée le 20 février 1999 dans un hôpital Londonien à l’âge de vingt-huit ans.
Mark Fisher fut un penseur, philosophe, professeur et critique culturel anglais, figure charismatique de la gauche radicale et du mouvement acid left (dont il théorise le communisme psychédélique). Son champs de réflexion, les cultural studies (les études culturelles ?) l’ont amené à décortiquer l’univers mental et esthétique du capitalisme tardif, celui dans lequel nous baignons. Le Réalisme Capitaliste, son ouvrage le plus fameux cristallise son regard cynique et lucide sur notre époque et le degré paroxystique de la fétichisation de la marchandise qui a infusé dans les profondeurs de nos cognitions. C’est un livre fondamental et déprimant. Nécessaire pourtant. k-punk de son alias, il a tenu un blog pendant 12 ans, il y est beaucoup question de musique, il fut un fin connaisseur des musiques électroniques. Mark s’est suicidé le 13 janvier 2017 à l’âge de quarante-huit ans.
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