J’ai dit à Édith que c’était fini nous deux. Je lui ai dit au moment du café. Que j’avais raté comme d’habitude. Je ne comprends pas pourquoi elle s’évertue à utiliser ce genre de cafetières pénibles alors qu’il y en a des pas si chères qui font un café très bien à la pression d’un bouton. Sur les sites de vente d’occasion il y en a plein. Avec un paiement sécurisé au cas où c’est de l’arnaque et même une extension de garantie.
Ce matin, j’ai rempli le réservoir, tassé le café dans l’entonnoir et vissé le siphon pour la dernière fois. J’ai placé la machine à vapeur sur l’une de nos deux plaques chauffantes qui prennent des plombes à l’être, chauffantes, coincées entre le grille-pain et le four. J’ai fumé une Lucky au dessus de la cour et des poubelles, perché à la fenêtre de la petite cuisine encombrée et j’ai attendu. La vue n’est pas dingue mais on voit quand même le ciel. Les immeubles d’en face ne sont pas des immeubles pourris. Ils sont plutôt modernes. Ce sont des immeubles pour gens tranquilles qui vont au resto et partent en vacances. Des gens qui portent des manteaux couleurs d’automne en automne et font du vélo électrique. Avec un casque à loupiotte pour la sécurité, des bandes fluo pour ne pas frotter la jambe du pantalon contre la chaine et des combinaisons déperlantes pour la pluie. Des gens normaux avec des vies normales qui ne grincent pas. Ils ont certainement des comptes épargne et quitteront la ville quand ils auront assez épargnés pour souscrire à un crédit intéressant et qu’ils auront trouvé une maison avec un jardin pour les enfants et une bonne connexion internet pour le travail.
On dit que les prix de l’immobilier vont baisser en ville. Alors qu’à la campagne ça remonte. Nous on n’a, on n’avait, de toute façon pas les moyens même si ça baisse. C’est ça qui est déprimant. Édith elle dit que du moment qu’on s’ait, on a de la chance. Qu’il y a des gens riches qui n’ont pas cette chance là et qui mourront sans savoir ce que c’est. Je ne sais pas. Ce n’est pas une chance très confortable. Édith ne fait que râler sur ces gens, elle les critique et ça sonne toujours intelligent. Comme quoi c’est eux le problème du monde, les petits soldats, elle dit, de la machine. Les contremaitres zélés et les rentiers satisfaits qui raclent et retournent les tiroirs pour mettre des étiquettes partout. Et que pendant qu’on étiquette tout ça et que les patrons font goguette et que les pauvres les imitent comme ils peuvent avec mauvais goût et le peu d’argent qu’ils ont, la planète se délite et le lien humain disparaît. Elle a un discours bien rôdé Édith. Elle peut se permettre parce qu’elle a son truc à elle qui lui fait ne pas voir la raclure dans laquelle on patauge. Elle en fait des chansons. Ça l’aide à accepter, c’est des guirlandes dans la hess, mais ça n’aide pas à s’en sortir. Parce qu’en attendant les fonds de tiroirs c’est nous qui vivons dedans et que je n’arrive plus à faire de la poésie avec des trombones et des timbres périmés. Elle va donner des cours de guitare et de solfège combien de temps aux gamins des immeubles d’en face pour même pas un bout de jardin ? Elle va roder combien de temps dans les bars à scènes libres et les festivals d’anars has been pour juste rien du tout, être payée en biffetons fripés, en copains de lutte, en bière molle et trop acre ? Elle a accepté sa condition et elle l’a faite à son pied. C’est ça le problème d’Édith. C’est qu’elle s’est enfermée dans une godasse. Et que ça pue. Et qu’elle ne s’en rend même plus compte.
Edith c’est un énorme potentiel gâché. Une grande gueule aussi, plein d’envie et de projets en l’air et pas un quart de concret. Et pourtant elle est super intelligente, calée et carrée sur beaucoup de sujets. Elle chante remarquablement bien et quand elle vous regarde en fumant sa clope, je me dis, enfin, je me disais qu’on avait vu ce qu’on avait à voir, elle, et que la mort après ça ce n’était pas si grave. Sur le papier c’est un génie. Dans la réalité elle ne transforme jamais l’essai. Il y a toujours une bonne raison. Elle est en plein déni de sa responsabilité individuelle. Ça m’insupporte tellement. C’est outrageusement contreproductif. De se laisser s’enliser dans les discours malins et le vague à l’âme permanent. En fait Édith c’est une ancre de miséricorde.
Moi j’essaie d’être proactif. Je veux changer de condition. Je me suis lancé dans l’entreprenariat. Il y a quelques semaines je suis tombé sur une vidéo qui a changé ma vie. Le mec s’appelle Casey Fractal est ce qu’il m’a appris est révolutionnaire.
J’ai démissionné du collège la semaine dernière et je me suis rendu compte que j’ai cotisé pour nawak en fait. Mon crédit d’autoformation : ils ont dit, la meuf au téléphone, qu’ils financeraient pas Silver Ring, que c’était pas référencé comme un organisme de formation dans leur base de données. Je leur ai dit que pourtant c’était super connu. Qu’il y avait des pubs sur Youtube. Elle m’a sorti qu’on ne voyait pas les mêmes pubs. Ça m’étonnerait, moi je les vois tout le temps ces pubs là.
« – C’est quoi en gros, le domaine de la formation que vous-dites là ?
– C’est de l’entreprenariat. C’est pour devenir self-made man.
– Auto-entrepreneur, d’accord. Dans quoi ? Service, commerce, artisanat ?
– Commerce. Sur internet.
– Vous souhaitez vendre quoi ?
– Je voudrais vendre… Enfin, je vends, des objets qui améliorent la vie des gens. C’est surtout ça le but de Silver Ring. C’est pas juste du commerce. Ça a du sens. C’est adopter une vision complètement holistique de son destin entrepreneurial. Le crédo c’est que pour être performant, pour réussir dans la vie, il faut faire coller son activité avec ses valeurs. Sinon il y a une dissonance qui devient toxique à la longue et qui crée la stagnation et la démotivation chez l’entrepreneur. C’est pour ça qu’il y a autant de start-ups qui se cassent la gueule. Parce que les gens qui lancent leur affaires ils prennent pas le temps de se connaître intimement et de faire matcher leurs valeurs avec le réveil matin. Ça a l’air super évident comme concept mais en fait on fait rarement gaffe à ça.
– Oui c’est vrai que ça fait sens.
– Moi par exemple, une de mes valeurs c’est la planète. Du coup je pourrais pas vendre des voitures. Enfin, pas des voitures à essence. Des voitures électriques qui sont écologiques ça je pourrais. Mais ils en proposent pas sur Silver Ring. De toute façon là j’aurais pas la mise de départ. Faut un capital minimum. Mais je saurais en vendre hein, pas de problème, je suis motivé, j’ai le bon mindset. En plus l’électrique c’est le futur. Le futur ça se vend super simplement.
– Qu’est ce que vous vendez par exemple ?
– En fait ça va dépendre de ce que le marketplace va me proposer.
– Pardon ?
– Le marketplace. C’est une sorte de bourses aux objets. Quand on s’inscrit sur le site, il faut enrichir son profil. Comme ça l’algorithme, il est efficace. Pour cela, il faut répondre à un questionnaire super riche, super précis et alors votre profil devient personnalisé, le site vous connait super bien, il connaît les valeurs du business ringer, c’est le nom des entrepreneurs sur le site, et alors là le marketplace vous propose une sélection d’objets personnalisée. Quand vous vous avez choisi votre objet vous faites une mise de départ et si vous emportez la mise vous êtes alors mis en contact avec le broker.
– Le quoi ?
– Le grossiste. Et une fois que vous avez validé la transaction, que le stock est à vous, vous faites des sites boutiques, un packaging et de la pub sur les réseaux. C’est de l’entreprenariat de A à Z. Vachement multidisciplinaire. En plus on a même pas besoin d’entreposer du stock. Toutes les commandes passées sur nos sites partent directement de l’entrepôt du broker.
– Et vous ils vous proposent quoi alors ?
– Moi ils ont du capter que je bossais dans le social. Que j’aime bien aider les gens. Je suis AVS, assistant de vie scolaire en fait.
– Oui, c’est noté dans votre fiche.
– Alors ils me proposent des trucs utiles aux gens.
– Comment ça ?
– Des trucs de tous les jours. Je vous ai dit, moi un truc important pour moi, c’est la planète alors ils m’ont proposé un objet assez dingue, c’est révolutionnaire tellement c’est simple. Ça s’appelle une gargouille, c’est une sorte de toupie en plastique recyclé pour le linge.
– Pardon ?
– Oui, ça se met dans la machine avec le linge. Il a plusieurs couleurs et en fait le revêtement il a une texture spéciale qui modifie la nature de l’eau du linge. Parce que ce revêtement il est microporeux.
– Et ça sert à quoi ?
– Ça permet de faire passer l’eau à l’intérieur de la toupie. Et c’est là que ça devient dingue parce qu’à l’intérieur de la gargouille il y a un complexe de billes de céramique qui vont alcaliser l’eau et la rendre détergente aux taches, aux poussières et aux microbes sans un soupçon de produits chimiques. Du coup plus besoin de lessive. C’est de la science physique, de la chimie minérale et de la mécanique des fluides condensées en un seul dispositif low tech accessible pour le commun des mortels, c’est économique et écologique.
– Et ça marche ?
– Moi je trouve que oui, j’ai testé une fois pour voir et ça fonctionnait super. Après je fais pas souvent la machine. Ma copine, elle trouve pas ça fou, elle dit que le linge sent humide après. Moi je pense que c’est normal que du linge qui a été mouillé sente humide, qu’elle a été trop habituée aux parfums des lessives et qu’en fait c’est psychologique.
– Les petits sacrifices hein !
– Exactement. En plus pas tant que ça, parce qu’il y a des parfums pour linge aux huiles essentielles naturelles sur le marketplace. Je lui ai demandé si elle pensait que je devrais faire une mise pour les vendre en bundle avec mes gargouilles, elle m’a dit de me les carrer où je pense. »
Elle m’a ensuite posé pas mal de questions sur le fonctionnement du site. Que sa nièce venait de perdre son emploi et que ça pourrait l’intéresser. Je lui ai ré-expliqué que pour acheter un stock, il fallait faire une mise et donc qu’il fallait un petit pécule de départ et qu’avoir le sens du risque c’était nécessaire. Que c’était pas gagné d’avance. C’est pour les aventureux. Elle m’a répondu que sa nièce c’est une battante, qu’elle était infirmière aux urgences, qu’elle en a vu d’autres.
J’aurais voulu lui dire toutes les subtilités de SilverRing. Les guildes, les crendentials, les cooptations, la communauté incroyables des SilverRingers, des gens comme sa nièce et moi, le mindset incroyable que ça brasse. Les énergies sont folles. Parfois je me dit qu’on pourrait vendre la lune. Que si tous les gens étaient comme ça, des catalyseurs d’activité, de progrès, si tous le monde était comme ça, l’humanité ce serait pas la pataugeoire que c’est. Le pédiluve. J’aurais voulu lui décrire tout mon tableau de bord, l’interface graphique si accueillante. Elle me donne toutes sortes d’indicateurs de mes performances. Je m’améliore et mes indicateurs sont au top. Mon service client est aux petits oignons, je suis joignable 24 sur 24, sept jours sur sept. J’assure et je mérite tout le vert flashy et les étoiles bien dorées qui subliment mes écrans de Leader (il y a 4 niveaux : Junior, Confirmé, Expert et Leader). Pour la première fois de mon existence j’ai l’impression d’avoir vraiment ma vie en main. Même si je ne rentre pas encore dans mes frais. Édith me fait chier avec ça. Elle dit que je me fais avoir. Elle ne comprend pas que c’est normal au début, il faut payer des formations, des logiciels, roder sa méthode. Sur la gargouille je me suis fait 900 euros de chiffre d’affaire. 750 euros de charges. 150 euros de bénéfices. C’est pas si mal. Elle, me dit qu’au taux horaire c’est des centimes, qu’un smic c’est 12 balles de l’heure et qu’à ce prix là elle est un peu chère la liberté du brave entrepreneur. En fait c’est quand tu penses en smic horaire que tu commences à mourir. De l’intérieur. Que tu deviens un zombie. Un fonctionnaire. J’ai essayé de convaincre Édith. Je lui ai montré les vidéos de Casey. Le mec est une référence, il fait des conférences partout. Je lui ai même offert le livre. Elle a fini par me dire « tu m’emmerdes avec ton Casey ». J’aurais voulu lui dire à cette dame du compte formation, qu’il fallait que sa nièce s’entoure bien. Qu’elle évite les énergies négatives qui draguent vers le bas.
Seulement, il faut la comprendre, elle bossait alors elle était plus concentrée sur les formations qui étaient sur sa base de données que sur mon expérience utilisateur de Silver Ring. Alors j’ai dis ok pour une formation pour je ne sais plus quel logiciel. Un truc de graphisme je crois. Ça rentre dans le projet. Je me suis dit que c’était vraiment un nouveau départ. C’est à ça que je pensais quand je fumais à la fenêtre pendant que la plaque chauffait trop lentement sous la cafetière archaïque. Il y avait une petite musique solennelle dans ma tête. Du genre Bitter Sweet Symphony de the Verve. Le matin en suite majeur.
Le café a bouilli ça m’a mis en rogne. Édith a émergé du lit, des grosses chaussettes aux pieds. Elle m’a rejoint dans la cuisine, m’a embrassé dans le cou en m’enlaçant par derrière, elle était encore toute tiède de sommeil et même ça, ça m’a agacé. Ensuite elle a sorti la confiture du frigo et tranché le pain d’hier. Comme si elle fonctionnait au sonar. Cette scène, la même tous les jours, ça m’a décidé. J’ai dit à Édith que c’était fini nous deux.
Elle s’est figée, sa tartine à la main et la cuillère de confiture dans l’autre. Elle m’a regardé comme une incompréhension. Elle ne parlait pas et avait l’air vraiment étonnée. Les yeux fixés sur moi qui s’humidifiaient à mesure qu’elle installait le silence et la bouche à moitié ouverte comme si la surprise avait coulé dans sa mâchoire inférieure. Comme les poissons aveugles des fonds marins. C’était Édith tremblante imperceptiblement, presqu’immobile. De la confiture a coulé de sa tartine et a gouté trois fois sur mon pull jaune délavé qu’elle utilise en pyjama d’hiver. Ça a fait trois taches rouges dans le silence qui ne partait pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire ça à ce moment là. J’ai suivi mon intuition. Dans la vie, il faut savoir faire des choix.
Juillet 2022
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