Le spectre au dessus de la table

Il arriva sur la place, celle des galeries d’art et des hôtels particuliers. La journée avait été longue et ce RER du retour devait avoir une destination plus joyeuse si les choses ne s’étaient passées de la sorte. Il n’avait pas l’habitude de traîner par ici, de temps en temps seulement quand son ami y mettait pied à terre. On vous dirait qu’il y a pire comme logement sur le pouce quand on arrive en ville mais lui qui n’y logeait pas, ici il ne s’y s’entait jamais bien. Toujours inconfortable au milieu de la fortune qui se jouit d’être forte. Son tempérament normand ou peul était revêche à l’exubérance, l’engouement au surplus. Quand on est quelqu’un de correct, on s’en veut d’être riche et on le cache derrière de gros murs et les biens chers que l’on possède ne font pas de mystère de pourquoi ils le sont. Ce qui nécessite qu’on y mette le prix, c’est la pierre, la terre, la chair et la boisson. Ton outil de travail et le salaire des gens de confiance qui font de la bonne besogne et puis c’est bien comme ça. Il avait lu l’Argent de Charles Peguy et s’était dit que ça avait du sens. À cette lecture il s’était senti terriblement petit bourgeois, provincial, chrétien presque, lui qui n’avait jamais su croire. Il se disait qu’il avait l’esprit artisan. Il pensait à cela, ces considérations fluctuantes alors que le temps passe, à la valeur de ses affects politiques, vêtements de parade ou conviction ? Comment vieillirait-il ? Il pensa aussi qu’il avait traversé les banlieues Nord de Paris, coupé dans le dégradé du foncier qui se fait à mesure que l’on s’approche du centre pour se retrouver dans le noyau d’or et d’ébène de ce que c’est la France.

Il croisa la concierge qui rentrait les poubelles sous la lourde porte cochère de bois et d’acier. Presque médiévale. Traversa le patio qui ressemblait à un songe et gravi les escaliers florentins qui montaient jusqu’aux combles. Sonna. Son ami lui ouvrit, il portait un tee-shirt neuf, sentait la douche salvatrice de ceux qui ont bien cru croupir et la mine plutôt bonne malgré les circonstances, ce à quoi il avait échappé, ce qui avait été discuté, le grand sujet sérieux et sombre qu’on cache sous le tapis. Ça avait été finalement lui le personnage principal de cette histoire pendant bien vingt-quatre heures. Ils se prirent dans les bras, se regardèrent doucement et une gêne germa dès ce moment, le nom de la graine fut prononcé au téléphone une heure plus tôt et là dans leurs yeux irriguait quelque chose qui étiolerait les belles fibres qu’ils tissaient autrefois. Dès ce moment il y eut une tache qui coulerait dans le cœur de l’arrivant nouveau qui lisait dans l’iris de son ami : « je me suis sauvé la vie ». Au prix de quoi ? se demanda le voyageur. « Désormais tout est trouble et ce que je savais vrai, notre amour mutuel, ton goût pour ce que je trouve beau, et tes peines qui ressemblent aux miennes, est désormais souillé par les ratures que tu fais quand tu es imbibé et cette salle manie, ce vilain gros défaut que je tolérais avec peine et qui maintenant me dégoûte et m’effraie. » Il pensa cela fort mais ne dit rien de bien interessant et on alla manger, le dîner était servi, les convives attablés, il s’agissait de fêter le soulagement de celui qui en avait réchappé et de ceux qui avaient été témoins du danger d’un des leurs, un camarade dans le panier à crabes. Il trouva attablés autour de l’ovale en bois brute des têtes habituelles, qu’il aima autrefois, et celle d’un fenec qu’il n’avait jamais su sentir. On avait servi du vin, loué sa qualité, insisté qu’il partage le sang du bon raisin, ce qu’il refusa. Il mis pied sous la table, on lui servit pitance et il mangea car il avait faim et parce qu’il fallait bien occuper le temps qu’il n’avait pas envie d’occuper ainsi, ici. Les convives étaient en chemises, belles et repassés, il trouva cela si étrange dans la situation. Au dessus de la table il aperçu la tache qui coulait dans son cœur qui gouttait maintenant sur le plafond comme montent vers le ciel les prières et les lamentations. Il mangea comme on mange quand on est éprouvé et qu’on avait bien dû faire face à sa journée, à son existence propre et quotidienne et pourtant penser à ce proche dans son obscurité. Il observait les personnages du banquet avec curiosité, ne pouvant comprendre leur aisance et ne pouvant entendre leurs mots si dénués de gravité, d’importance, d’intelligence dans un moment comme cela. On avait acheté un plateau d’huîtres pour l’occasion et ça aussi avait provoqué en lui un intense sentiment de gêne. Pourtant il en mangea deux car les huîtres, en bon normand, il adorait ça. Elles avaient un fort goût de mer, une certaine amertume iodée, celle des larmes des femmes de marins songea-t-il. Peut-être celle de la tache qui grossissait au plafond au dessus de la tablée, à mesure que se vident les cœurs qui se soulagent d’avoir été viciés.

Après s’être restauré il quémanda au seul tee-shirt présent hormis le sien une cigarette, la clope au petit chat noir, et réclama, en sus de la guinze et du feu, un peu de temps à part, en retrait de l’îlot couvert d’assiettes, réclama des mots en écho à ses questions : Que lui était il arrivé ? Qu’est ce donc que cette infamie là dont on avait dit le nom et dont il se retrouvait éclaboussé ? Et l’état de son âme devant sa conscience mise en cause ? Et la douleur de l’autre, parée d’absence, qui pavait en sourdine cette pièce qu’on ouvrait pour la première fois ? Celle qu’un être muet avait meublé de vide en son silence et qui avait habillé de noir les rideaux de sa chambre alors que l’on dansait dans le pourpre et que la musique des guitares couvrait la lancinante plainte de sa souffrance et sa supplication. Le cri inaudible et désespéré, le bruit blanc des blessures irradiantes que les âmes abîmées traversent seules dans des forêts d’épines et personne pour comprendre et les corbeaux qui rient. Muette la mouette que quelqu’un qui passait par là aura laissée pour morte, tuée pour passer le temps. Sans sépulture pour la pleurer et se souvenir de ses vols majestueux d’avant d’être maculée. Ils ouvrirent brièvement le vestibule moribond ou s’empêtrait tout ça, jetèrent un bref coup d’œil le temps d’une tige blanche et refermèrent derrière eux. L’ami devra alors dans une forêt de tiges et la crasse des goudrons porter dans sa conscience le contenu encombrant de l’antichambre désignée. Faire le dur inventaire, le tri et ranger comme il le peut les cadavres et placards et les tessons de verre et les bouteilles vides comme des remords à sec, arides de ne pas savoir tout ce que l’on a fait. Ou de se délester de cette peine inopportune sur les épaules éponges du visiteur du soir qui venait de mettre un premier pied dans cette nuit qui n’était pas la sienne.

La tache au dessus de la table était alors une marre, une masse bien obscure aux volutes mesquines qui chatouillait les crânes des dîneurs en dessous. Ce n’était plus une tache mais un spectre noir qui flottait comme une menace. Un nuage sombre au dessus des joies fausses. Les garçons parlaient affaires, la seule femme présente entretint l’ami perdu et le dernier arrivant, celui du tout début, ne s’intéressait plus. Enfin on dit des blagues, on tenta d’éclairer le morne marécage sous son brouillard funeste, d’habiller de joie l’enthousiasme de façade qu’on tentait d’acheter par des promesses et du vin. On se remémora des anecdotes passées, celles qui faisaient le lien et racontaient les épreuves et les camaraderies qui se jouaient encore autour des verres à pieds et des sets de tables désormais bien vidés. Rien n’y fit, les rires sonnaient creux, le spectre était toujours là juste au dessus de leurs têtes et rien ne l’en chassait.

J’avais le cœur en peine que l’on se mente si bien et de réaliser qu’aujourd’hui était morte l’innocence de ce que l’on pourrait désormais bien faire ensemble. Les rires ne serait plus et les joies et l’entraide que couronnés de doutes et puis peut-être un jour, de honte et de disgrâce. Une envie forte de partir. S’enfuir. Le hasard avait fait que le départ fut nécessaire à loger un comparse en ma demeure. Je laissais donc là mes chiens et mon cheval, et le fenec rance qui lorgnait sur l’or du dragon patriarche qui régnait en ces lieux et avait pris ses quartiers et rejoint son sommeil. Ils passeraient la nuit autour de liqueurs prodigues qu’on partage en bons amis. Sans doute sont ils meilleurs à ce métier là et sereins de ne se faire dévorer par l’ombre qui planait et sous laquelle je les abandonnais sans me retourner, et je laissais mon ami à son sort dangereux de ne pas voir que rode noir un spectre au dessus de sa table.

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